Carte du monde indiquant la réduction des « écarts de rendement » à 50 pour cent des rendements potentiels

Leviers mondiaux » pour une sécurité alimentaire durable

Réaliser la sécurité alimentaire mondiale est l’un des grands défis de l’humanité. Une équipe de scientifiques internationaux a identifié plusieurs leviers d’action clés qui offrent les meilleures possibilités d’améliorer à la fois la sécurité alimentaire mondiale et la protection de l'environnement.

Un million de personnes dans le monde vont dormir le ventre vide chaque soir. L’agriculture représente entre-temps un lourd fardeau pour l'environnement, que ce soit du fait des émissions de gaz à effet de serre, des pratiques d’irrigation néfastes ou de la fertilisation excessive. De plus, les problèmes de sécurité alimentaire et de viabilité environnementale se trouveront encore exacerbés par l’accroissement démographique, la population mondiale devant augmenter de deux milliards de personnes d’ici à 2050. 

Or, de toute évidence, il serait possible de produire bien plus d’aliments sur une base durable, conclut une équipe de recherche internationale se composant d’experts des universités du Minnesota (USA), de Harvard (USA) et de Bonn (Allemagne). Leur étude, publiée en juin 2014 dans la revue scientifique internationale Science, soutient qu’un nombre relativement limité de lieux et d’actions permettrait de produire suffisamment de nouvelles calories pour satisfaire les besoins fondamentaux de plus de trois milliards de personnes, de remédier à un certain nombre d’impacts environnementaux ayant des conséquences de portée mondiale et de concentrer les efforts déployés en vue de réduire les pertes et le gaspillage sur les denrées ayant le plus fort impact sur la sécurité alimentaire. Ces « leviers d’action » dans le système alimentaire mondial doivent servir d’orientation aux organisations non gouvernementales, fondations, gouvernements, groupes de citoyens et entreprises en les aidant à prioriser leurs activités. 

L’équipe de recherche pense que la clé de la sécurité alimentaire consiste à cultiver plus de denrées alimentaires sur les surfaces existantes et de le faire de façon à limiter toute pression supplémentaire sur les écosystèmes naturels.  Les scientifiques partent de la différence entre les rendements potentiels et les rendements réels. Ces « écarts de rendement » ne sont pas répartis de manière uniforme à travers le monde. Ils estiment que les rendements actuels sont de 50 pour cent inférieurs aux rendements potentiels pouvant être réalistement  espérés dans certaines régions.

L’un des co-auteurs de l’étude,  Stefan Siebert de l’université de Bonn, affirme que dans certaines régions, les agriculteurs pourraient récolter dix fois plus qu’ils ne le font actuellement s’ils adoptaient des méthodes de culture améliorées.  En d’autres termes, ces régions affichent des écarts de rendements considérables qui s’établissent à 50 pour cent. « Si nous comblions ne serait-ce que 50 pour cent de l’écart, nous pourrions nourrir quelque 850 millions de personnes de plus », note Siebert. Les efforts engagés pour atteindre cet objectif devraient se concentrer sur l’Afrique, l’Asie et l’Europe orientale étant donné que ces régions ont le potentiel de produire des  aliments pour 780 millions de personnes de plus. 

Les chercheurs demandent également à ce que l’on cesse de convertir des forêts pluviales en terres agricoles et pâturages. La tendance à détruire les forêts pluviales est menée par le Brésil, un pays qui est responsable d’un tiers de l’appauvrissement mondial dans la période comprise entre 2000 et 2012. L’Indonésie occupe la seconde place avec 17 pour cent.  La perte de biodiversité, l’accélération du changement climatique et la progression de la désertification en sont les conséquences et, selon les mises en garde de l’équipe de recherche, celles-ci risquent de plonger encore plus de personnes dans la faim chronique. 

L’étude montre également où l’utilisation stratégique d’eau et d’engrais serait la plus efficace. En outre, les experts identifient des régions dans lesquelles les denrées alimentaires sont utilisées de façon particulièrement inefficace après la récolte. Il s’agit là d’un problème qui n’affecte pas seulement les sociétés prospères du monde industrialisé, mais également les pays en développement : entre un tiers et la moitié des denrées alimentaires produites sont détruites par des ravageurs ou se détériorent du fait d’un mauvais stockage et d’infrastructures de transport médiocres.    

L’étude se montre très critique sur le fait qu’à l’échelle mondiale, la production végétale est de moins en moins utilisée à des fins de consommation humaine. « Nous cultivons le maïs ou le soja pour nourrir nos animaux, alors que nous devrions nous nourrir nous-même de ces produits, fait remarquer Siebert. Le problème est qu’aucun animal ne convertit tous les aliments qu’il consomme en viande, en lait ou en œufs.  À cet égard, l’élevage n’est jamais efficace. La production d’une calorie animale coûte actuellement plus que trois calories végétales, ce qui représente une perte de 70 pour cent. De même que l’occupation de terres arables par des cultures énergétiques, cette conversion se fait entièrement aux dépens de la nutrition humaine.

À cet égard, les pays occidentaux industrialisés en particulier ont le devoir de changer de cap. Les scientifiques calculent qu’en Allemagne, par exemple, seulement 40 pour cent des calories produites sur les terres agricoles sont directement utilisées pour la consommation humaine. Cette situation est très différente dans certaines régions telles que l’Afrique de l’Est, où les chiffres pour le Kenya, par exemple, atteignent près de 100 pour cent. 


Publication: P. C. West, J. S. Gerber, N. D. Mueller, K. A. Brauman, K. M. Carlson, E. S. Cassidy, P. M. Engstrom, M. Johnston, G. K. MacDonald, D. K. Ray, et S. Siebert (2014 ); Leverage points for improving food security and the environment ; Science 345:325-328.

Institutions ayant participé à l’étude : Institute on the Environment, université du Minnesota (États-Unis), Center for the Environment, université Harvard (États-Unis), Environmental Working Group, Washington, D.C. (États-Unis), Institute of Crop Science and Resource Conservation, Université de Bonn (Allemagne).


(wi/Science/University of Bonn)
 

Lien vers la revue Science : sciencemagazinedigital