Les petits exploitants agricoles et le climat pourraient être les perdants

L’exploitation marchande de la séquestration du carbone doit être rejeté en raison d’obstacles techniques et socio-économiques. Tel est l’avis de Marcus Kaplan, scientifique auprès de l’Institut allemand pour le développement.

À l’échelle mondiale, la quantité de carbone stockée dans le sol est plus de trois fois supérieure à celle qui est dans l’atmosphère, ce qui fait du sol un des plus importants puits de carbone du monde. Par conséquent, les processus ayant un impact sur le sol dans lequel le carbone est libéré, par exemple la déforestation ou les activités agricoles, contribuent considérablement au changement climatique. Le débat sur la réduction des émissions des gaz à effet de serre dues aux activités agricoles et leur prise en considération dans les négociations internationales sur le climat ont contribué à attirer l’attention du public sur le rôle du sol comme piège à carbone.

Un moyen de promouvoir le stockage accru du carbone dans le sol est d’inclure la réduction des émissions dues aux activités agricoles dans les mécanismes de marché du Protocole de Kyoto. À ce jour, il n’a été possible d’envisager de telles mesures que de façon très limitée, voire pas du tout. La décision prise lors des négociations sur le climat, en juin 2013, de ne mettre initialement l’accent que sur l’adaptation aux impacts du changement climatique écarte pour le moment toute intégration dans les mécanismes de marché. Toutefois, compte tenu de leur fort potentiel de séquestration, la question de savoir s’il faut tenir compte des sols, à long terme, dans le secteur de l’utilisation des terres, et si oui, comment, reste à l’ordre du jour.

Trop d’incertitudes
Un sol sain est une garantie de bonnes récoltes, facilite l’adaptation des systèmes agricoles au changement climatique et fournit d’importants services écosystémiques. Il contribue ainsi à la sécurité alimentaire et au développement, notamment dans les zones rurales des pays en développement. Il est indéniable que de nombreuses mesures favorisant la séquestration du carbone ont également des effets positifs sur les principales fonctions du sol. Toutefois, la solution consistant à mettre unilatéralement l’accent sur la capacité des sols à stocker le carbone, ce que donne implicitement à penser leur inclusion dans les marchés du carbone, doit être rejetée compte tenu de la réalité agricole dans de nombreux pays de l’hémisphère sud. Le danger étant alors que les ressources financières et techniques aillent essentiellement à la réduction des émissions, au détriment d’autres aspects pertinents.

La comptabilisation au titre des mécanismes de Kyoto permet aux pays industrialisés de déduire les mesures appliquées pour le stockage du carbone de leurs engagements de réduction des émissions. Pour s’assurer qu’il y a bien eu réduction des émissions et stockage du carbone, il faut que les activités de surveillance, de notification et de vérification (SNV) soient les plus précises possible. Or, dans le cas des sols, notamment, d’importantes incertitudes rendent complexe et coûteuse l’élaboration de systèmes SNV précis. La possibilité d’une libération prématurée du carbone dans l’atmosphère est un facteur d’incertitude supplémentaire dans la réalisation de tels projets.

La concurrence en termes d’utilisation des sols va être de plus en plus rude
L’élaboration de systèmes SNV ne fait qu’ajouter aux coûts de transaction déjà élevés dans les projets d’atténuation des effets du changement climatique dans l’agriculture. Ces systèmes ne peuvent par conséquent présenter un intérêt qu’à grande échelle et dans des conditions climatiques et pédologiques favorables. Cette solution pourrait encourager l’industrialisation à grande échelle de l’agriculture mais négligerait les petits exploitants agricoles, notamment dans les régions défavorisées. Ces derniers n’ont pas accès aux intrants, aux connaissances et à l’infrastructure, c’est-à-dire aux conditions fondamentales de participation à de tels processus. La concurrence pour la possession des terres et, par conséquent, des meilleurs sols, va s’intensifier, ce qui constitue une menace particulière pour les populations n’ayant pas de titres de propriété attestés par des documents. L’exploitation marchande de la séquestration du carbone ne ferait qu’aggraver ce conflit.

Le financement au moyen d’instruments fondés sur le marché doit par conséquent être rejeté en raison d’obstacles techniques et socio-économiques. Néanmoins, il est vrai qu’il faut accorder plus d’intérêt aux sols, également du point de vue du changement climatique. De nombreuses pratiques de gestion durable des terres et des sols sont bien documentées et n’attendent souvent qu’une chose : qu’on veuille bien les mettre en œuvre. Grâce au large éventail d’avantages qu’elles présentent, elles pourraient également être appuyées par d’autres institutions ou processus internationaux tels que le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Mais en plus, dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC), le soutien accordé aux pays en développement, par ex. au moyen des mesures d’atténuation appropriées au niveau national (Nationally Appropriate Mitigation Actions – NAMA), pourrait dynamiser l’innovation et le financement. Par ailleurs, il pourrait inciter à intégrer la réduction des émissions dans des stratégies globales de gestion de l’agriculture et d’utilisation des sols dont les objectifs les plus importants restent la sécurité alimentaire et le développement rural.


Marcus Kaplan
Institut allemand pour le développement / Deutsches Institut für Entwicklungspolitik (DIE)
Bonn, Allemagne
Marcus.Kaplan@die-gdi.de