«Les exploitations agricoles familiales jouent un rôle clé dans l’alimentation de la population mondiale »

M. José Graziano da Silva, directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), s’exprime sur le rôle des exploitations agricoles familiales pour la sécurité alimentaire mondiale, sur la nécessité d’adopter de saines stratégies de développement rural et sur la responsabilité des gouvernements, du secteur privé et de la société civile.

M. da Silva, pourquoi les Nations unies ont-elles proclamé 2014 l’Année internationale de l’agriculture familiale ? Quels résultats en attendez-vous ?

La déclaration de l’Année internationale de l’agriculture familiale est le reflet d’un consensus mondial croissant selon lequel l’agriculture familiale joue un rôle clé dans l’alimentation d’une population mondiale qui devrait dépasser les 9 milliards de personnes d’ici à 2050. Notre planète compte plus de 500 millions d’exploitations agricoles familiales qui assurent au moins 56 pour cent de la production agricole mondiale. Dans de nombreuses régions, ce sont elles qui produisent la majeure partie des aliments que nous consommons chaque jour. Parallèlement, dans le monde entier, environ 842 millions de personnes souffrent de faim chronique car elles n’ont pas les moyens de se nourrir comme il le faudrait. Plus de 70 pour cent des personnes victimes d’insécurité alimentaire vivent dans les zones rurales d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient. Beaucoup d’entre elles pratiquent une agriculture familiale de subsistance et ont un accès limité aux ressources naturelles, au financement, au crédit et à la technologie. Ces conditions les empêchent d’exploiter leur vrai potentiel.

Toutefois, à condition de bénéficier d’un cadre politique favorable, nous savons que les exploitations agricoles familiales peuvent accroître leur productivité et encourager la création de circuits de production et de consommation locaux durables qui ont non seulement le potentiel de lutter contre la faim, ce qui est notre principal objectif, mais aussi celui de stimuler les marchés locaux tout en assurant une gestion durable des ressources naturelles. L’année 2014 a été déclarée Année internationale de l’agriculture familiale en partant du principe qu’elle allait créer une occasion unique de mettre en place les moyens d’une agriculture prospère et durable basée sur des exploitations familiales. C’est un appel lancé aux gouvernements, à la société civile, aux universitaires et au secteur privé pour leur demander d’unir leurs efforts, de mieux cerner les potentialités qui s’offrent aux exploitations agricoles familiales ainsi que les problèmes auxquels elles sont confrontées, et de prendre des mesures concrètes.

Quelle définition les Nations unies donnent-elles d’une « exploitation agricole familiale » ?

La plupart des exploitations agricoles familiales sont de petites exploitations (de fait, à l’échelle mondiale, la grande majorité des exploitations agricoles font moins de deux hectares). Toutefois, ce type d’exploitation est extrêmement varié puisqu’il englobe aussi bien les petits exploitations agricoles que les grandes, les populations autochtones, les pêcheurs, les sylviculteurs, ceux qui pratiquent le pastoralisme, et bien d’autres.

À la FAO, nous avons adopté une définition permettant de faciliter le dialogue politique pendant toute l’année 2014 et selon laquelle l’expression « exploitation agricole familiale » englobe toutes les activités agricoles de type familial. Elle désigne toute activité agricole, forestière, halieutique, pastorale et aquacole gérée et prise en charge par une famille et dépendant essentiellement d’une main-d’œuvre familiale, aussi bien assurée par les femmes que par les hommes.

Je pense que cette définition est valable comme point de départ d’un dialogue politique dans la mesure où elle nous a permis d’utiliser l’Année internationale de l’agriculture familiale pour donner une impulsion qualitative à des besoins politiques et analytiques. C’est ce que nous faisons, par exemple, en atteignant des critères internationaux communs pour faciliter les définitions et les typologies des exploitations agricoles familiales au niveau national et régional. Cette avancée devrait faciliter l’identification de moyens efficaces de soutien de l’agriculture familiale dans sa diversité. Les gouvernements, par exemple, ont besoin de critères clairs pour recueillir des données statistiques sur les dimensions économiques et démographiques de l’agriculture familiale afin d’améliorer les politiques agricoles favorables à la famille. Par ailleurs, certains font part de leur inquiétude face à « l’invisibilité » de la participation des femmes aux activités agricoles, de leurs revenus et de leurs droits de propriété, ou quant à la façon de bien rendre compte des similitudes ou des différences des exploitations agricoles familiales dans diverses régions agro-écologiques et divers contextes sociaux, économiques et culturels. La FAO répond à ces besoins de manière permanente dans le but de fournir des critères et de mieux faire connaître les exploitations agricoles familiales.  

Est-ce que l’agriculture familiale est un modèle pour l’avenir de toutes les régions du monde ?

Les exploitations agricoles familiales produisent la majeure partie des denrées alimentaires consommées localement dans les pays développés comme dans les pays en développement. Elles travaillent également une part non négligeable des terres agricoles dans toutes les régions du monde : 85 pour cent en Asie, 62 pour cent en Afrique, 83 pour cent en Amérique du Nord et en Amérique centrale, 68 pour cent en Europe 18 pour cent en Amérique du Sud. Toutefois, les modèles d’agriculture familiale ne sont pas les mêmes dans toutes les régions. Par exemple, les exploitations familiales sont la principale source de production de riz en Asie. Aux États-Unis, elles produisent 84 pour cent de tous les produits agricoles, travaillent 78 pour cent de toutes les terres agricoles et représentent 230 milliards de dollars US de vente chaque année. Au Brésil, bien que travaillant moins de 25 pour cent des terres elles assurent 83 pour cent de la production de manioc, 70 pour cent de la production de haricots et 46 pour cent de la production de maïs, et elles représentent 38 pour cent de la filière agroalimentaire. Enfin, aux Fidji, elles assurent 84 pour cent de la production d’igname, de riz, de manioc, de maïs et de haricot sur 47,4 pour cent des terres.

Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Si nous voulons nourrir plus de neuf milliards de personnes en 2050, les exploitations agricoles familiales sont des éléments qu’il faut prendre en considération. Par ailleurs, il est certain que pour les petits exploitants agricoles pauvres une amélioration de la productivité se traduira par une plus grande sécurité alimentaire. Il importe de souligner un aspect important du problème : nous sommes obligés d’accroître la productivité tout en préservant les ressources naturelles et en protégeant la biodiversité. À cet égard, un des principaux atouts de l’agriculture familiale est qu’elle a tendance à utiliser des systèmes agricoles basés sur la diversification des cultures qui sont essentiels pour préserver la biodiversité et contribuer à des régimes alimentaires plus sains et équilibrés.

Quels sont les principaux problèmes auxquels les exploitations agricoles familiales sont aujourd’hui confrontées à l’échelle mondiale ? Et – en conséquence – de quel type de soutien ont-elles besoin pour relever les défis de demain ?

Le changement climatique pose une multitude de nouveaux problèmes, pas seulement aux exploitations agricoles familiales mais au secteur agricole mondial tout entier et à l’humanité en général. La dégradation des terres et des ressources en eau, ainsi que la perte de biodiversité, a déjà des conséquences néfastes sur les systèmes agricoles. Ajouté à l’accroissement de la population, ce problème est à l’origine d’énormes pressions contradictoires relativement à l’utilisation des terres. Je pense que le dialogue multilatéral entre les parties prenantes, qui établit un consensus et facilite les actions concrètes, est la réponse au problème posé. À cet égard, les directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, à la pêche et aux forêts (Voluntary Guidelines on the Responsible Governance of Tenure of Land, Fisheries and Forests) adoptées en 2012 par les membres du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) créent un important précédent : des recommandations internationalement acceptées sur ce qu’il faut faire pour s’assurer que l’utilisation des ressources naturelles vienne appuyer nos objectifs de sécurité alimentaire. La FAO a joué un rôle important dans le débat qui a conduit à l’adoption de ces directives et auquel ont notamment participé les gouvernements, le secteur privé et des organisations de la société civile, et nous collaborons actuellement avec des douzaines de pays pour veiller à leur bonne mise en œuvre. Les principes d’un investissement responsable dans l’agriculture (Principles on Responsible Agricultural Investment) actuellement examinés par les membres du CSA seront un important complément aux Directives volontaires compte tenu de l’impact que ces investissements peuvent avoir – pour le meilleur et pour le pire – sur la sécurité alimentaire dans les pays pauvres et les pays en développement.

Je tiens également à souligner que nous devons accorder une attention particulière aux agricultrices et aux jeunes agriculteurs. Souvent, le rôle important joué par les femmes dans les exploitations agricoles familiales n’est pas reconnu en termes de revenu perçu, de propriété de l’actif et de succession. Les hommes ont plus facilement accès aux services que les femmes. Pour combler ce déficit, des campagnes d’information et de sensibilisation sur la place des femmes dans les exploitations agricoles familiales sont nécessaires. Un autre problème tient au fait que dans de nombreuses régions les jeunes s’intéressent de moins en moins à l’agriculture et cherchent plutôt du travail dans les zones urbaines. Les gouvernements doivent plus investir dans les zones rurales et dans l’agriculture. Il importe d’élaborer des programmes et projets s’adressant spécifiquement aux jeunes agriculteurs et leur offrant accès à la terre, au crédit et aux connaissances techniques. Je pense qu’une stratégie de développement rural, et pas une simple stratégie de développement agricole, pourra résoudre ce problème. L’accès à des biens, services, possibilités d’emploi et de loisirs suffisants convaincrait plus de jeunes à s’intéresser aux exploitations agricoles familiales.

Qu’attendez-vous des gouvernements nationaux ? Et que devrait faire la communauté internationale ?

Il est particulièrement important de mettre l’accent sur les politiques nationales de développement agricole et rural. Les dispositions facilitant l’accès à la terre, à l’eau et aux autres ressources naturelles et la mise en œuvre de politiques publiques d’accès au crédit, à l’assistance technique, aux assurances, aux marchés, aux marchés publics et aux technologies appropriées sont des mesures clés que les gouvernements doivent prendre. Ils doivent veiller à ce que cette contribution se concrétise par la création de plateformes de dialogue avec les organisations d’exploitations agricoles familiales, ces dispositions étant nécessaires pour créer un consensus et pour élaborer et mettre en œuvre des politiques ciblées et efficaces et pour donner lieu à des améliorations concrètes. Parallèlement, la coopération internationale peut jouer un rôle fondamental en affectant les ressources nécessaire au soutien des stratégies nationales favorables aux exploitations agricoles familiales, et la signature d’accords internationaux peut contribuer à l’amélioration de ces stratégies. L’association de stratégies nationales, du dialogue social et du soutien international constitue le cadre politique favorable dont nous avons besoin.

D’ici à la fin de 2014, concrètement, qu’est-ce qui aura changé pour les exploitations agricoles familiales. Qu’espérez-vous ?

Ce que nous espérons pour la fin de l’année, c’est que la contribution actuelle et potentielle de l’agriculture familiale à la sécurité alimentaire soit reconnue par tous les secteurs et soit soutenue par des politiques agricoles, environnementales et sociales assurant la durabilité de cette activité. Par le passé, les exploitations agricoles familiales étaient considérées comme un problème à résoudre mais nous devons modifier cette façon de voir les choses et faire en sorte qu’elles soient perçues comme la réponse aux questions de sécurité alimentaire et de développement durable dans le monde.