Les participants au débat d’experts de haut niveau de l’UE qui s’est tenu dans le cadre du GFFA à Berlin.

Le ministre marocain de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, au débat d’experts de haut niveau de l’UE qui s’est tenu dans le cadre du GFFA à Berlin.
Photo: © Messe Berlin

Le milieu rural et la ville : concurrence ou coopération ?

Les zones rurales et le secteur agricole bénéficient-ils d’une attention suffisante à l’ère de l’urbanisation croissante ? Comment les priorités concurrentes pour l’eau, la terre et la sécurité alimentaire peuvent-elles être satisfaites ? Ces questions étaient au centre d’un débat d’experts de haut niveau organisé lors du Forum mondial pour l’alimentation et l’agriculture (Global Forum for Food and Agriculture, GFFA), en janvier à Berlin.

Garantir la sécurité alimentaire face à l’urbanisation rapide du monde est devenue une préoccupation majeure du 21ème siècle. À l’heure actuelle, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des zones urbaines. On estime que ce pourcentage augmentera encore pour atteindre les deux tiers d’ici 2050. L’urbanisation accélérée a un impact significatif sur l’agriculture, le développement de systèmes alimentaires durables et le développement des zones rurales.

Un groupe de haut niveau s’est réuni à l’invitation de la Commission européenne pour discuter de ces défis à l’occasion du Forum mondial pour l’alimentation et l’agriculture (GFFA), qui s’est tenu en janvier à Berlin.

Dans son intervention liminaire, Professeur Sir Gordon Conway, Imperial College London, a résumé les principaux défis à surmonter et a présenté les pistes d’action qu’il propose : Les plus grands défis résident dans la croissance rapide des très grandes villes, plus particulièrement en Afrique, et dans le fait que les gens ont besoin de travail et doivent être nourris. S’y ajoute l’évolution des habitudes alimentaires, qui se traduit notamment par une demande accrue de viande, d’aliments ayant une grande qualité nutritionnelle et de produits bio, a souligné le scientifique. Faute de communication et de systèmes de vulgarisation, les producteurs agricoles en milieu rural ne sont pas en mesure de réagir à ces changements. En Afrique surtout, il n’existe que peu de marchés fonctionnels, les infrastructures rurales sont insuffisantes, les systèmes d’éducation sont médiocres et nombre d’autres facteurs contribuent à cette situation.

Sir Gordon Conway met aussi l’accent sur la compétition qui existe pour ces ressources naturelles que sont la terre et l’eau. Les villes s’étendent au détriment des régions rurales et chassent les agriculteurs de terres arables fertiles. En outre, les villes en pleine expansion ont de plus en plus besoin de ce bien précieux qu’est l’eau. 

Face aux nombreux problèmes que suscitent les rapports entre la ville et les zones rurales, le scientifique a souligné qu’il ne fallait pas perdre de vue la menace croissante que font peser le changement climatique et les sols dégradés par suite de leur surexploitation.

Il a alors posé la question suivante : « De quoi avons-nous besoin ? » et a proposé les réponses suivantes : une agriculture durable, la réduction des émissions de carbone, la mise sur pied de chaines de valeur équitables liant les villes et les zones rurales, la promotion d’une industrie agroalimentaire proche des producteurs et la numérisation de l’agriculture tant au niveau de la production que de la communication. Le scientifique a relevé que des technologies telles que l’agriculture de précision, l’irrigation goutte à goutte, la fertilisation minérale, etc. existaient bel et bien et que la révolution des TIC avait atteint les zones rurales du monde. En Afrique, les téléphones mobiles et les smartphones sont déjà plus utilisés pour la vulgarisation agricole, les services bancaires et les prévisions météorologiques que partout ailleurs au monde, a souligné Conway. Selon lui, ces technologies ont le potentiel de faire que les zones rurales deviennent à nouveau «  sexy » même pour les jeunes générations.

Cependant, le chemin à parcourir jusque-là risque d’être long. Le ministre nigérian de l’Agriculture, Andu Ogbeh, rappelle aux participants que la « réalité africaine » se caractérise par une agriculture paysanne, le diktat des prix imposé par les élites urbaines, la quasi-inexistence de voies de communication et des marchés non fonctionnels. Il appelle les décideurs politiques à accélérer la mise en œuvre de réformes au profit de la population rurale, et en particulier à garantir les titres fonciers et à faciliter l’accès au crédit.

Le Commissaire européen à l’agriculture, Phil Hogan, dit souhaiter que la population urbaine prenne davantage conscience de la valeur des zones rurales d’où proviennent des aliments sains vendus à des prix abordables. Il faut, selon lui, améliorer la communication entre la population urbaine et la population rurale, les zones rurales ayant encore bien plus à offrir que seulement des aliments puisqu’elles sont un espace de vie et de détente et des puits de carbone. Hogan a, lui aussi, exigé à Berlin que la politique réagisse plus rapidement et que des réformes soient mises en œuvre dans les zones rurales, avant tout en les connectant mieux aux villes et en y créant des infrastructures sociales telles que des écoles, des services de santé et des systèmes de protection sociale.

Le ministre marocain de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, a souligné l’importance des petits centres urbains intégrés dans l’arrière-pays rural. Le ministre et le Président de l’Organisation panafricaine des producteurs agricoles (Pan-African Farmers Organisation, PAFO), Theo de Jager, s’accordent à dire qu’il ne faut pas négliger le rôle de l’agriculture à grande échelle pour garantir la sécurité alimentaire des centres urbains. Le Maroc encourage l’économie de plantation, et en particulier les cultures de rente, et peut se féliciter d’une productivité élevée du secteur agricole. « Nous sommes la génération des planteurs » souligne de Jager en citant les grands producteurs agricoles réunis au sein de la PAFO.

Le groupe d’experts de haut niveau est d’accord pour dire que « ce dont nous avons besoin », ce sont des espaces ruraux vivants et dynamiques. Il faut pour cela une détermination et une volonté politique d’investir dans les régions rurales, de promouvoir les technologies, de placer l’environnement socioéconomique de la population rurale au centre de toutes les mesures, et enfin de rendre les espaces ruraux « sexy » aux yeux de la jeune génération.

Angelika Wilcke, rédactrice, Rural 21