« Le leadership, principal vecteur de réussite »

Cette année, le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA) célébrera son dixième anniversaire. Madame Rhoda Peace Tumusiime, Commissaire à l’Économie rurale et à l’Agriculture de la Commission de l’Union africaine (UA) fait un résumé des progrès réalisés en Afrique et des problèmes qui restent à résoudre pour assurer la sécurité alimentaire du continent.

Mme Tumusiime, l’Afrique atteint-elle les niveaux souhaités en matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle ?

Selon le Programme alimentaire mondial, en 2009 l’Afrique comptait environ 212 millions de personnes sous-alimentées – soit à peu près 44 millions de plus qu’en 1990. Une série récente de rapports d’organisations spécialisées telles que la FAO montre qu’en Afrique une personne sur quatre n’a pas une alimentation suffisante pour mener une vie saine et active. En raison d’un certain nombre de difficultés telles que le prix des aliments et la sécheresse, de plus en plus de personnes sont exposées à la pauvreté et la faim. Autrement dit, nous devons doubler la production alimentaire pour nourrir ces populations. Nous savons tous que l’Afrique compte aujourd’hui plus d’un milliard d’habitants et que sa population augmente en moyenne de plus de 2,5 pour cent par an alors que la croissance de la production agricole est proportionnellement nettement à la traîne. 

Nous faisons ce constat malgré les exceptionnels progrès réalisés dans le domaine de la recherche et du développement agricoles, ce qui veut dire que ce qui a été fait n’est pas encore suffisant. Nous avons conscience des problèmes fondamentaux qui nous attendent à cet égard, principalement en raison de la croissance constante de la population mondiale qu’il faut nourrir alors que la production alimentaire ne suit pas la croissance démographique, des changements climatiques et des risques qu’ils présentent pour les exploitations agricoles, de la dégradation des sols et de la volatilité des prix des produits agricoles qui envoient des signaux erronés aux agriculteurs.

Quelles assurances pouvez-vous nous donner que des programmes-cadres tels que le PDDAA peuvent modifier la situation de l’agriculture africaine ?

Il est important de noter la spécificité du Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA) comme instrument d’orientation de tous les efforts déployés sur le continent pour développer l’agriculture. Élaboré dans le respect des principes, le PDDAA doit créer et renforcer les systèmes et les capacités qui permettront d’appliquer une politique agricole cohérente et durable, d’élaborer une stratégie et d’assurer une mise en œuvre efficace et un suivi des résultats et des impacts. De nombreux acteurs du processus de transformation agricole en Afrique comprennent difficilement la nécessité d’un système agricole fonctionnel et efficace. Les problèmes actuels de l’agriculture africaine (manque de semences, de traitement approprié des semences et de systèmes d’approvisionnement ; insuffisance ou inexistence des intrants agricoles ; dysfonctionnement des marchés ; absence de systèmes de prestation de services agricoles ; faiblesse des cadres stratégiques et éducatifs) déterminent la valeur ajoutée du PDDAA pour l’Afrique. Des efforts ont été consacrés à la transformation de l’engagement des chefs d’États en 2003 en actions concrètes permettant d’aider les pays à renforcer leurs systèmes. 

Qu’est-ce qui prouve que les systèmes sont plus efficaces pour garantir qu’il y a à manger sur la table et de l’argent dans les poches des ménages agricoles ?

Notre récent objectif, essentiellement de 2007 à aujourd’hui, a été initialement d’aider les pays à redéfinir leurs stratégies et leurs plans agricoles en les intégrant dans ce que nous appelons un pacte PDDAA, c’est-à-dire faire en sorte qu’ils soient, par nature, plus scientifiques et fondés sur des données factuelles, axés sur les parties prenantes et complets. De nombreux sceptiques ont limité leur définition du PDDAA à des pactes et des plans d’investissement. Ils se trompent. Après avoir assuré la clarté des ambitions, des stratégies et des plans, notre objectif est aujourd’hui de renforcer les capacités et les systèmes de prestation de services dans le secteur public. Tant que cela n’aura pas été fait, nous ne pouvons attirer effectivement d’autres acteurs clés, par exemple le secteur privé, pour mettre les plans en œuvre. Par exemple, les types de semences à élaborer ou à multiplier doivent être ceux qui ont le plus d’impact sur la sécurité alimentaire et la réduction de la pauvreté. Le choix ne peut être fait uniquement par des scientifiques. Les parties prenantes doivent également avoir leur mot à dire. Son mode d’élaboration doit être systématique et il importe de créer un mécanisme permettant d’assurer son évolution, son application et un suivi de ses performances. 

Ainsi, grâce aux plans et systèmes de mise en œuvre, les nombreuses technologies élaborées peuvent être mises à la disposition des exploitants agricoles. Il faut bien comprendre que l’objectif initial du PDDAA ne nie pas le fait que les autres efforts en cours ont été efficaces et qu’ils ne doivent pas cesser. Non, certainement pas. C’est pourquoi nous accueillons favorablement et soutenons tous les efforts déployés par différentes institutions pendant que nous déterminons les bonnes politiques et stratégies. L’expérience montre que lorsque les bonnes politiques ne sont pas en place, les efforts déployés ne servent à rien.

Avez-vous des exemples à nous donner sur le type des progrès réalisés ?

À ce jour, jusqu’à 30 pays africains ont redéfini leurs ambitions et leurs stratégies et ont signé des pactes PDDAA et 27 d’entre eux ont des plans d’investissement fiables et crédibles qui servent à mobiliser les instruments de financement du secteur public et du secteur privé. Un examen des progrès spécifiques réalisés dans certains pays montre que des résultats appréciables ont été enregistrés dans l’amélioration de la productivité et du commerce agricoles. Hormis les récents problèmes constatés dans la Corne de l’Afrique et au Sahel, le continent a stabilisé sa sécurité alimentaire sur les quatre dernières années. Des millions d’exploitants agricoles assurent leur sécurité alimentaire et nutritionnelle et améliorent leur situation financière. Le PDDAA a facilité une plus grande coordination, harmonisation et conformité des actions des donateurs avec les priorités des pays. 

Des pays tels que le Rwanda, l’Éthiopie, le Ghana, le Burkina Faso et la Sierra Leone ont attribué des ressources financières supplémentaires à des programmes ciblés ayant le plus grand potentiel de retour sur investissement. Le Burundi a accru le budget consacré à l’agriculture pour le faire passer de 2 pour cent en 2011 à 12 pour cent en 2012. Cela constitue un changement important après la redéfinition de la politique et de la stratégie agricoles. Le PDDAA a également facilité la mise en place de mécanismes de suivi et d’évaluation, d’examen par les pairs, de dialogue et de responsabilisation, ainsi que de partage des meilleures pratiques. On se souviendra qu’en 2009, lors du Sommet du G8 à L’Aquila, en Italie, les chefs de gouvernements et les organisations se sont mis d’accord pour soutenir les pays appliquant des plans plus adaptés à leurs réalités nationales mais néanmoins globaux, tels que ceux du PDDAA. Le PDDAA sert de critère pour l’allocation de fonds publics au titre du Programme mondial pour l’agriculture et la sécurité alimentaire (PMASA). À ce jour, onze pays ont obtenu du PMASA une subvention totale de plus de 430 millions de dollars US pour la mise en œuvre de programmes agricoles et de sécurité alimentaire alignés sur le PDDAA.

Tous les programmes identifiés pour bénéficier d’un financement du PMASA ont un lien clair et direct avec l’amélioration des objectifs nationaux et infranationaux de sécurité alimentaire. Par exemple, au Sénégal, les 40 millions de dollars US fournis au titre du GAFSP favoriseront la production animale et végétale dans trois zones à fort potentiel exposées à la sécheresse, y compris des investissements axés sur la fourniture de systèmes de gestion des ressources hydriques, la construction de routes rurales et de centres de vaccination, et le financement d’élevages modèles de ruminants et de volaille. Au Burundi, l’allocation de 30 millions de dollars US améliorera la gestion des ressources hydriques et l’irrigation dans deux régions exposées à la sécheresse, avec des investissements dans l’infrastructure et l’intensification de l’agriculture grâce à l’utilisation de technologies améliorées et d’actifs de production, et à la création de fermes-écoles. Dans le même ordre d’idée, en Gambie, la subvention de 28 millions de dollars US visera trois régions confrontées à une forte insécurité alimentaire avec la mise en œuvre d’un programme de développement intégré portant sur la gestion du sol et de l’eau, la création de jardins horticoles, d’exploitations d’aquaculture et d’élevages de ruminants et de volaille.

Le PDDAA est également un instrument qui permet d’inciter des chefs d’entreprises nationaux et mondiaux à investir leur propre argent dans des chaînes spécifiques de valorisation agricole en Afrique. À ce jour, sept pays – le Burkina Faso, l’Éthiopie, le Kenya, le Mozambique, le Ghana, le Rwanda et la Tanzanie – font partie des pays pilotes dans lesquels des entreprises mondiales du secteur privé collaborent avec le secteur privé régional et national pour investir dans des chaînes spécifiques de valorisation agricole dont on espère qu’elles auront des effets multiplicateurs. Le Nigéria et la Côte d’Ivoire ont demandé leur adhésion et démontrent leur propre engagement en faveur du PDDAA.

Le PDDAA a été à l’origine du thème principal du sommet du G8 de 2012, à savoir la sécurité alimentaire et la nutrition en Afrique. Cette année, l’accent a été mis sur la manière d’intégrer le secteur privé. Par l’intermédiaire du PDDAA, la Commission de l’Union africaine s’est associée au Forum économique mondial pour mobiliser les dirigeants des grandes entreprises mondiales, y compris les exploitants agricoles, pour créer des partenariats crédibles au titre de l’Umbrella Grow Africa, une plateforme visant à engager le secteur privé et les gouvernements à agir en faveur de l’agriculture africaine dans le but d’accroître les revenus et de réduire la pauvreté des petits exploitants agricoles. De fait, plus de 30 milliards de dollars US ont été mobilisés pour soutenir initialement, dans certains pays, ces efforts de mise en œuvre du PDDAA au titre du G8 et de la nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition en Afrique (New Africa Alliance on Food and Nutrition).

Dans le cadre de cet engagement du secteur privé, différents modèles de financement inclusif pour des chaînes de valorisation spécifiques sont actuellement élaborés et mis en œuvre. Ainsi, le Nigeria commence à mettre en œuvre des programmes d’assurance et de couverture du risque de crédit à l’intention des exploitants agricoles dans certaines chaînes de production et de valorisation. 

Mais ces progrès ne font-ils pas seulement partie du processus plutôt que d’en être les conséquences souhaitées ?

Absolument, mais c’est une condition nécessaire. Pour que nous engagions les actions suivantes avec confiance nous devons bien définir les politiques et les stratégies. Nous devons nous assurer que tous les acteurs du programme agricole au niveau régional et national comprennent bien les politiques, stratégies et priorités qui sont nécessaires pour améliorer leurs revenus. Notez bien que des politiques et des stratégies existaient déjà. Même les gouvernements favorisaient certaines technologies. Cela se faisait en l’absence de preuve et de responsabilité, et seulement sur la base d’avis et de points de vue d’un petit nombre de personnes dominant le processus décisionnel dans les choix de recherche et de politique. En conséquence, cela compromettait l’appropriation, la mise en œuvre et les résultats. C’est pourquoi le PDDAA tient compte des choix et des politiques tout en facilitant l’appropriation. Ainsi, l’expérience acquise dans la mise en œuvre de programmes phares, par exemple ceux qui visent à accroître la disponibilité des semences et des engrais, ne peut que se renforcer maintenant que nous disposons d’un ensemble de politiques et d’objectifs redéfinis.

Pouvez-vous nous expliquer ça ?

Dans le cadre du PDDAA, les exploitants agricoles et les parties prenantes ont déterminé le type de semences dont ils ont besoin. À titre d’exemple, ils ont donné la priorité aux semences de maïs, de haricot et de manioc et non pas à celles qui sont associées avec des semences de pomme de terre, d’ananas, de tomate, des plants d’igname, etc. Cela ne veut pas dire que les semences combinées ne sont pas nécessaires. Simplement, elles ne correspondent pas à un ensemble approprié de priorités. La conception d’un programme de multiplication des semences dans un pays s’appuie dorénavant sur un ensemble de priorités considérées comme bonnes et non pas sur une combinaison de toutes les semences, ce qui contribuait à disperser les ressources et se traduisait par un impact limité ou inexistant. C’est pour cela que nous sommes persuadés d’obtenir des résultats dans un délai relativement plus court qu’avant. 

Compte tenu du fait que 2013 correspondra au dixième anniversaire de la création du PDDAA, quel est votre principal objectif pour garantir des résultats et un véritable impact ?

Il est à noter que divers acteurs sont en première ligne dans la mise en œuvre du PDDAA : la Commission de l’Union africaine, l’Agence de planification et de coordination du NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), les communautés économiques régionales, les institutions scientifiques, les acteurs non étatiques et les gouvernements africains eux-mêmes. Lors du récent sommet de l’UA et après s’être mis d’accord pour célébrer le dixième anniversaire du PDDAA, nos chefs d’États ont proposé de déclarer 2013 l’année de l’agriculture et du PDDAA. Pour notre part, nous nous efforcerons de mieux faire connaître l’agriculture et le PDDAA sur divers fronts dans les États membres. 
Premièrement, nous allons faire réaliser des études spécifiques qui nous aideront à identifier les principaux vecteurs de réussite et à redéfinir les actions et objectifs de transformation de l’agriculture au-delà des objectifs connus du PDDAA qui sont de dix pour cent d’allocation du budget public à l’agriculture et de six pour cent de croissance annuelle de l’agriculture.
Deuxièmement, nous utiliserons les plateformes techniques, politiques et stratégiques pour aboutir à un consensus sur ces actions et objectifs avant de demander un réengagement des chefs d’État et de gouvernement lors du Sommet de l’UA en juillet 2014. Nous élaborerons alors une fiche d’évaluation avec un ensemble d’indicateurs clés qui seront contrôlés, suivis et utilisés pour rendre compte des résultats.

De votre point de vue, quels sont les vecteurs de réussite ?

Sur la base de l’expérience acquise depuis 2003, les vecteurs de réussite ne sont pas nombreux. Le plus important est le leadership. Il doit y avoir, au niveau des chefs d’État, une volonté politique de défendre une certaine vision de la révolution agricole. On doit également avoir le leadership nécessaire pour faire accepter les systèmes de planification, de mise en œuvre et d’évaluation des progrès. L’adoption de systèmes de responsabilisation est également nécessaire. En tout état de cause, les quatre principes suivants doivent être respectés : confiance, transparence, équité et responsabilité. Les pays doivent appliquer des politiques, stratégies, plans et programmes appropriés. Dans le cadre du respect de la transparence, les pays doivent s’assurer que toutes les actions sont inspirées par les parties prenantes, y compris les petits exploitants agricoles, et qu’elles font l’objet d’un retour d’information à leur égard. Et surtout, les leaders doivent veiller au développement des capacités nationales pour tout et notamment pour la recherche, la vulgarisation, le développement des marchés et l’infrastructure. Les capacités doivent être développées, mais il faut également les conserver et les améliorer. À défaut, nous continuerons de rêver de réussite mais il ne nous sera peut-être pas donné de voir à quoi ressemble cette réussite en Afrique.