L’agriculture familiale – épine dorsale du développement rural durable ?

Les Nations unies ont déclaré l’année 2014 Année internationale de l’agriculture familiale. À juste titre, déclare Eve Crowley, conseillère principale pour les questions de genre, d’équité et d’emploi rural (Principal Advisor for Gender, Equity and Rural Employment) à la FAO, car les exploitations agricoles familiales jouent un rôle clé dans de nombreux domaines de la vie rurale. Mais cela ne veut pas dire qu’elles ont un impact positif en soi ; il importe d’examiner de manière très approfondie le soutien à leur accorder.

L’agriculture familiale est une des formes d’agriculture les plus répandues à l’échelle mondiale, aussi bien dans les pays en développement que dans les pays développés. Ce secteur comprend un large éventail d’exploitations de tailles et de types différents, pouvant aller, dans les économies à revenus élevés, de très grandes propriétés facilement exploitables par un ou deux membres de la famille grâce, d’une part, à l’utilisation de machines qui facilitent le travail et, d’autre part, à l’engagement d’une main-d’œuvre salariée, à des petites propriétés de quelques hectares ou moins dans les économies à faibles revenus. Ces petites exploitations sont souvent axées sur la production de subsistance, avec peu d’excédents commercialisables. Dirigées par de petits producteurs, ces petites exploitations familiales sont de loin les plus nombreuses. Mondialement, on compte environ 500 millions de petites exploitations agricoles familiales, dont 280 millions en Chine et en Inde (IFPRI, 2007). Ainsi, bien que les exploitants agricoles familiaux et les petits producteurs ne constituent pas des groupes identiques, ils ont beaucoup de points communs et sont par conséquent confrontés à des problèmes similaires.

Par agriculture familiale, on entend un mode d’organisation dans lequel la production agricole, forestière, halieutique, pastorale et aquacole, gérée et assurée par une famille et repose essentiellement sur une main-d’œuvre familiale non salariée, à la fois féminine et masculine. De fait, les exploitants agricoles familiaux produisent la majeure partie des aliments consommés dans les pays en développement et utilisent plus de 80 pour cent des terres en Asie et en Afrique. Malgré sa prévalence, le rôle central joué par l’agriculture familiale dans la sécurité alimentaire fait rarement l’objet de discussions. Bien que le présent article n’ait pas pour objet de promouvoir l’agriculture familiale et la présenter comme l’alternative à l’agriculture commerciale, ni de feindre d’ignorer ses liens avec la pauvreté, il faut dire que l’agriculture familiale peut être une forme viable d’activité agricole, à condition que certaines conditions soient présentes. Toutefois, on s’est vite rendu compte que ces conditions sont généralement absentes et c’est ce qui a déclenché un important débat sur l’avenir de l’agriculture familiale, débat qui atteindra son paroxysme lors de l’Année internationale de l’agriculture familiale (AIAF) 2014, une initiative lancée par le Forum rural mondial (FRM) en collaboration avec le gouvernement des Philippines, facilitée par la FAO et approuvée par l’Assemblée générale des Nations unies.

Comprendre la motivation des exploitants agricoles familiaux

Même si l’agriculture familiale peut paraître plus floue et moins scientifique que l’agriculture commerciale, il y aurait beaucoup à gagner en la soutenant plus efficacement. Une des principales raisons à cela tient à ce que la famille et l’exploitation agricole sont liées et évoluent de concert, à ce qu’elles associent non seulement des fonctions économiques mais également un éventail d’autres fonctions « cachées », notamment des fonctions environnementales, reproductives, sociales et culturelles, souvent en lieu et place de celles des institutions publiques et du secteur privé. Les fonctions environnementales peuvent inclure l’enrichissement du sol, la séquestration du carbone, la purification de l’eau, la lutte contre les nuisibles, la pollinisation et l’amélioration de la biodiversité. Les soins aux enfants et leur garde, la nutrition, l’approvisionnement en eau et en électricité, l’éducation, la santé, la sécurité sociale, l’assurance et la gestion des risques sont autant de fonctions reproductives et sociales. Au nombre des fonctions culturelles figurent la transmission de l’identité, les valeurs symboliques et religieuses des ressource et des territoires, la connaissance et les technologies. En assumant ces fonctions, l’agriculture familiale est aussi, et souvent, un moyen de protéger le patrimoine familial et culturel, les territoires, les paysages et les communautés. En conséquence, la motivation des exploitants agricoles familiaux va bien au-delà de la maximisation des profits et englobe des aspects sociaux, culturels et écologiques.

Le fait que l’agriculture familiale soit aussi prédominante n’est donc pas une pure coïncidence. Comparativement à celles des travailleurs salariés, les multiples motivations des travailleurs familiaux, et notamment celle qui concerne le fait de travailler pour le bien-être de leurs propres familles, réduisent considérablement les coûts de surveillance et d’encadrement liés à la main-d’œuvre agricole. Par ailleurs, les exploitants agricoles familiaux ayant souvent des liens intergénérationnels  avec les terres qu’ils exploitent, leur production assure aussi, fréquemment, des services écosystémiques permanents tout en préservant les ressources naturelles. C’est pourquoi l’agriculture familiale est particulièrement bien adaptée aux exploitations caractérisées par un ensemble extrêmement divers d’activités économiques et de paysages en mosaïque pour lesquels les activités de surveillance et d’encadrement ainsi que les connaissances nécessaires aux multiples petites décisions immédiates concernant la gestion de la production sont dévolues, de la manière la plus efficace et la plus rentable qui soit, aux travailleurs familiaux.

À cet égard, on peut facilement considérer qu’il existe une corrélation entre les avantages de l’agriculture familiale en matière de surveillance et d’encadrement et l’aspect des terres : là où, sans mécanisation généralisée, les travailleurs familiaux conviennent parfaitement pour les paysages en mosaïque, les coûts de surveillance et d’encadrement associés à l’embauche de travailleurs salariés ne pourraient généralement être amortis que par la pratique de la monoculture. En substance, un travailleur familial est mieux placé pour prendre des décisions semi-autonomes concernant différents micro-créneaux des activités agricoles de la manière qui sert au mieux les intérêts de l’exploitation familiale et les ressources environnementales disponibles. Les gains indirects que cela représente pour chaque membre de la famille sont ainsi très différents de ceux des salariés dont la motivation tient essentiellement au salaire perçu pour des tâches spécifiques prédéfinies, situation qui s’accommode mal de la complexité du paysage. Soutenir l’agriculture familiale revient donc également à donner la préférence à un type particulier de paysage et à un ensemble de traditions plus favorables à la préservation de la biodiversité, à l’équilibre de l’écosystème et à la bonne gestion de l’environnement.

Rappelons-le, il ne s’agit pas de choisir entre agriculture familiale et agriculture commerciale à grande échelle. Toutefois, même s’il est clair que l’agriculture familiale présente des avantages considérables par rapport à l’agriculture commerciale à grande échelle, c’est une forme d’agriculture qui est peu documentée et en grande partie oubliée dans les débats, qu’il s’agisse de forums internationaux ou de débats nationaux entre les institutions en charge de l’agriculture, de la réduction de la pauvreté et des affaires sociales. C’est précisément ce que l’Année internationale de l’agriculture familiale (AIAF) veut corriger. Elle aura pour premier objectif de mieux faire connaître l’agriculture familiale et l’agriculture à petite échelle en attirant l’attention du monde entier sur le rôle clé qu’elles jouent en matière de réduction de la faim et de la pauvreté, de sécurité alimentaire et nutritionnelle, d’amélioration des moyens de subsistance, de gestion des ressources naturelles,  de protection de l’environnement et de développement durable, notamment dans les zones rurales.

L’envers de la médaille

Cet aspect est indubitablement positif. Il importe toutefois de tempérer ce tableau idyllique de l’agriculture familiale. Premièrement, même si les moindres coûts de surveillance et d’encadrement font que l’agriculture familiale est relativement productive dans les pays en développement, le nombre de membres de la famille économiquement actifs limite souvent la production, sauf si les familles concernées ont accès à la mécanisation ou sont organisées en associations ou coopératives de producteurs. Il est également fréquent que les exploitations agricoles familiales occupent des terres très fragmentées, divisées en plusieurs parcelles, ce qui réduit encore la possibilité de faire des économies d’échelle. Par ailleurs, les exploitants agricoles familiaux sont souvent pauvres car leur pouvoir de négociation et leur capacité à défendre leurs intérêts sur les marchés sont limités, et car leur réaction aux incitations du marché est fréquemment restreinte par leurs possibilités commerciales et techniques. Les exploitations agricoles familiales ayant à la fois des objectifs de production et de consommation, la part relativement élevée représentée par la consommation de base dans le budget des familles pauvres peut également freiner leur capacité à répondre aux incitations du marché.

De plus, l’agriculture familiale doit compter avec la diversité des membres de la famille en matière de puissance de travail, de compétences, de capacités, d’opportunités et de contraintes, autant d’éléments qui varient en partie en fonction du sexe et de l’âge. Ces caractéristiques ont une influence sur les relations entre les membres de la famille, ce qui a une incidence sur la répartition des ressources, des rôles et des responsabilités. Autrement dit, dans les exploitations agricoles familiales, la répartition des ressources et des responsabilités est rarement équitable, notamment en ce qui concerne les femmes et les enfants. Par exemple, le fait de combler les écarts de productivité entre hommes et femmes dus à l’inégalité d’accès aux ressources et aux intrants pourrait augmenter la production agricole totale dans les pays en développement et ainsi réduire le nombre de personnes sous-alimentées à l’échelle mondiale (FAO, 2010–2011). Par ailleurs, dans le monde, c’est dans le secteur agricole et plus particulièrement dans les exploitations familiales à petite échelle que le travail des enfants est le plus fréquent (60 pour cent). Ce sont malheureusement là des réalités dont le modèle d’agriculture familiale doit tenir compte et auxquelles il doit s’attaquer s’il veut contribuer de façon plus importante à l’égalité sociale et des genres, au bien-être intergénérationnel et à celui des hommes et des femmes en général.

Attention aux effets secondaires indésirables

Au-delà de ces insuffisances, il y a un éventail de questions épineuses auxquelles il faut répondre. Par exemple, est-ce qu’un soutien accru à l’agriculture familiale par les institutions agricoles reviendrait comme un boomerang sous forme d’un accroissement du travail des enfants, de la disparité entre hommes et femmes et de la dégradation de l’environnement ? La survie des communautés rurales ne se limite pas à la sécurité alimentaire : elle nécessite un accès à l’énergie, à l’infrastructure et aux services publics et certaines fonctions clés du ménage doivent également se perpétuer. Mais en intensifiant la partie « agriculture » de l’agriculture familiale, il y a toujours le risque que cela se fasse aux dépens de la partie « familiale ». Ainsi, par exemple, comment s’assurer que si les prix des produits alimentaires viennent à augmenter on ne fera pas plus travailler les enfants pour joindre les deux bouts dans l’exploitation agricole familiale ? De même, si les femmes intensifient leur participation aux activités agricoles, par exemple comme salariées, comment s’assurer que par manque d’autres solutions les jeunes enfants n’iront pas avec elles dans les champs ou que les filles ne seront pas retirées de l’école pour assumer les responsabilités non prises en charge par les femmes dans les ménages ? Enfin, si on met en œuvre un plus grand nombre de projets de remembrement pour regrouper des parcelles fragmentées, comment s’assurer que les avantages écologiques des paysages en mosaïque ne seront pas sacrifiés au nom de l’efficacité et de la compétitivité ? Ce sont là certaines des questions auxquelles l’Année de l’agriculture familiale devra s’efforcer de trouver des réponses pour accroître la contribution de l’agriculture familiale au développement durable.

Eve Crowley
Directrice adjointe,
Division parité, équité et emploi rural,
Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
L’auteure est un point focal pour le programme de développement post-2015

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À lire également :

IFPRI, Rapport annuel 2007-2008 

FAO : La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2010-2011 – Le rôle des femmes dans l’agriculture