Jean Kaahwa a appelé les participants à faire fi de leurs idées obsolètes.

Jean Kaahwa a appelé les participants à faire fi de leurs idées obsolètes.
Photo: GFFA Berlin e.V.

« La connaissance est reine »

Les nouvelles technologies sont bonnes, mais sans éducation et transferts de connaissances elles n’aideront pas à nourrir le monde à l’avenir. Ce constat est celui fait par l’International Business Panel à la mi-janvier à Berlin.

Comment l’agriculture et le secteur alimentaire peuvent-ils garantir la sécurité alimentaire à l’avenir et quelles sont les limites en termes de durabilité et d’impact sur le climat et l’environnement et les frontières politiques, sociales et naturelles auxquelles se heurtent les méthodes de production modernes ? Ces questions ont été discutées lors de la table ronde « International Business Panel » qui s’est tenue dans le cadre du Forum mondial pour l’alimentation et l’agriculture (GFFA) à la mi-janvier à Berlin, Allemagne.

Cornelis Pieter Veerman, Professeur aux universités néerlandaises de Tilbug et de Wageningen, a commencé par citer cinq facteurs qui, au niveau mondial, avaient une influence massive sur l’aménagement de l’agriculture et de la sécurité alimentaire : le changement climatique qui fait que, dès à présent, les rendements agricoles baissent dans de nombreuses régions de la planète, la raréfaction croissante de la ressource « eau », les besoins croissants d’énergie, l’évolution démographique qui entraîne des changements massifs dans la demande de denrées alimentaires et, enfin, le déplacement des rapports de force au profit de l’Asie et aux dépens des États-Unis et de l’Europe. Pour garantir la sécurité alimentaire en dépit de ces changements, la production de denrées alimentaires doit être augmentée, en particulier, là où la demande croît le plus fortement, c’est-à-dire en Asie et en Afrique. Veerman se dit convaincu que la production locale doit être stimulée et qu’à cette fin, il est indispensable que les agriculteurs et en particulier les femmes, qui accomplissent une grande partie des travaux agricoles, aient accès à la mécanisation. Il appelle en outre à accélérer les dépenses consacrées à la recherche agronomique et au développement. De nouvelles technologies seraient nécessaires pour accroître l’efficacité de la production alimentaire.

Moderne = viable = durable ?

Le professeur Matin Qaim de l’université de Göttingen/Allemagne adhère également à ce point de vue. Il a rappelé que la part des personnes sous-alimentées et mal nourries par rapport à la population mondiale avait baissé de 21 pour cent en 1990 à 11 pour cent aujourd’hui. Une grande partie de cette réussite est due à des accroissements de la productivité et des revenus dans l’agriculture. Le professeur de l’université de Göttingen reste cependant convaincu qu’une croissance durable de la production n’est possible que si elle capitalise sur les sciences modernes, car souvent l’agriculture à faible intensité technologique n’utilise pas les ressources dans une optique de durabilité. Cependant, les innovations ne peuvent fonctionner que si elles sont effectivement appliquées par les agriculteurs. « Pourquoi l’utilisation de fertilisants en Afrique augmente-t-elle alors que nous disposons de semences permettant une utilisation plus efficace des nutriments ? » fait remarquer Quaim en rapport avec ces transferts de technologie. « Les agriculteurs sont par nature conservateurs », a expliqué Cornelis Pieter Veerman. Cela tient au fait qu’ils ne veulent prendre aucun risque et cela plus encore en Afrique où, en cas d’échec, ils courent le danger de ne plus pouvoir produire du tout l’année suivante.

Sortir du cliché africain

Jean Kaahwa, agriculteur ougandais et membre du comité directeur de nombreuses organisations africaines de jeunes agriculteurs a appelé les participants à faire fi de leurs idées obsolètes. Selon lui, les agriculteurs africains sont depuis longtemps en voie de passer d’une agriculture de subsistance à une production agricole axée sur le marché ; les pratiques de production traditionnelles sont de plus en plus remplacées par des modèles d’activité inclusifs. Nombre de jeunes bien formés appartenant à la classe moyenne de l’Afrique retournent aujourd’hui au secteur agricole parce qu’ils y entrevoient des possibilités de gagner de l’argent. « Les jeunes ne s’intéressent pas à l’agriculture mais à l’agrobusiness », note Kaahwa qui propose en même temps une solution pour faire face au changement structurel : « la technologie fait que l’agriculture devient sexy ! » et ces technologies sont bel et bien utilisées aujourd’hui, puisque les jeunes agriculteurs s’échangent via des groupes WhatsApp sur des maladies animales ou des nuisibles dans la production végétale.

« Ce n’est pas l’argent qui est roi, mais la connaissance qui est reine », telle est la position défendue par l’ancien président du Conseil européen des jeunes agriculteurs (CEJA), Joris Baecke. Ce sont surtout le partage des connaissances et l’apprentissage tout au long de la vie qui font que l’agriculture devient durable. Ce que lui-même entend sous cette notion trop rabâchée, il le résume en une courte phrase : « Ce que l’agriculture durable signifie pour moi, c’est que je rende mon exploitation dans un meilleur état que celui dans lequel je l’ai reçue ».

Comment faire face aux externalités environnementales ?

Pour Jason Clay, vice-président du WWF/États-Unis, l’une des principales questions est de savoir comment réduire l’empreinte écologique de l’agriculture. La production alimentaire est en effet responsable de 70 pour cent des disparitions d’espèces et joue également un rôle important dans la pollution de l’eau et la dégradation des sols. Une meilleure gestion des ressources doit aller de pair avec une diminution des pertes alimentaires et une consommation plus responsable. Un autre moyen de parvenir à une plus grande durabilité consisterait à payer les agriculteurs pour les services environnementaux, par exemple, pour la séquestration du carbone dans le sol. Clay a également rappelé que les 25 pour cent des producteurs au bas de l’échelle ne représentaient ensemble que 10 pour cent de la production mais 50 pour cent de l’impact sur les ressources naturelles. Il faut, selon lui, « que nous investissions dans ceux qui sont le plus à la traîne ». Joachim von Braun, directeur du Centre de recherche sur le développement (Center for Development Research – ZEF) de l’université de Bonn a déclaré qu’il ne pouvait adhérer à cette exigence que dans une perspective humanitaire de réduction de la faim et non pas dans une perspective de croissance. « Une telle approche n’aidera pas à nourrir le monde » a déclaré von Braun. Jason Clay a précisé son exigence en affirmant : « nous devrions les aider à s’en sortir mieux ou à sortir de l’agriculture ».

Silvia Richter, éditeur, Rural 21