Les plantations de palmiers à huile détruisent la forêt tropicale humide et sa biodiversité, comme ici en Thaïlande.
Photo: Shutterstock/Richard Whitcombe

L’épuisement des bioressources est-il responsable des infections par le coronavirus ?

L’impact des activités humaines sur la biodiversité est de plus en plus perçu comme une cause possible de l’actuelle pandémie de COVID-19. Ce sujet a été abordé dans le cadre d’une série d’entretiens en direct avec des experts sur les liens entre le COVID-19 et le changement climatique. Ces entretiens ont été organisés par le Forum mondial sur les paysages (Global Landscapes Forum – GLF) en avril 2020.

Selon Inger Andersen, directrice exécutive du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), « compte tenu de l’accélération du changement climatique, nous nous attendons à des modifications des écosystèmes et à des déplacements de certains vecteurs (tiques, moustiques, etc.) d’agents pathogènes et de maladies. Sans compter que le dégel du permafrost, s’il devait avoir lieu, pourrait libérer des virus totalement inconnus. C’est dans ce contexte que nous devons réfléchir au lien éventuel entre changement climatique et virus. » 

En ce qui concerne l’actuelle crise due au coronavirus, Inger Andersen soutient qu’en entraînant le déplacement d’espèces dans des lieux où elles ne sont pas à leur place, c’est nous qui sommes à l’origine du l’apparition du virus. Le rôle de l’utilisation des terres et des activités humaines sur la biodiversité et sur l’émergence d’épidémies mondiales est un des thèmes qui ont été abordés lors d’entretiens en direct organisés par le GLF en avril dernier et auxquels ont participé d’éminents experts du COVID-19 et du changement climatique. 

Une crise qui ne demandait qu’à éclater ? 


Kate Jones, professeure d’écologie et de biodiversité au University College de Londres (RU), rappelle que compte tenu de la faculté qu’a le virus de passer d’une espèce à une autre, il y a de nombreuses années que les chercheurs s’attendaient à une crise telle que la pandémie de coronavirus. « Le monde aurait dû être un peu mieux préparé, » a déclaré Kate Jones lors des entretiens en direct du GLF. « D’une certaine façon, nous avons de la chance – l’actuelle crise est un galop d’essai, » a ajouté Thomas Gillespie, professeur de sciences environnementales et de santé environnementale à l’université Emory (Atlanta, États-Unis). 

Thomas Gillespie considère que si les marchés d’animaux vivants, souvent pointés du doigt, sont un facteur essentiel dans le contexte du coronavirus compte tenu de la densité et de la diversité des organismes concernés, la question dominante n’en reste pas moins celle des choix effectués quant à l’utilisation des terres. Des activités telles que la déforestation sont encouragées alors qu’elles entraînent des changements considérables d’utilisation des terres dans les régions tropicales et qu’elles concernent les systèmes les plus biodiversifiés du monde. 

C’est là que vivent de nombreuses espèces étroitement liées à l’homme ; les primates, par exemples. La moitié des mammifères de la planète sont des rongeurs, et un quart, des chauves-souris. Dans certains systèmes tropicaux, les chauves-souris représentent même la moitié des mammifères. Ces deux groupes d’animaux peuvent jouer un rôle essentiel dans la transmission de maladies. 

« Ce n’est pas que la nature s’en prend à nous – c’est que si on perturbe ces systèmes très diversifiés, cela a des conséquences imprévues, » a expliqué Thomas Gillespie lors des entretiens en direct du GLF. « Nous modifions l’écologie de certains organismes et ceux-ci cherchent un moyen de survivre. Ils se mettent donc en quête de nourriture, et cela peut entraîner de nouveaux types d’interactions et de contagions. » 

« Ça concerne notre façon de modifier les communautés dans les forêts, d’appauvrir les systèmes, et de favoriser ainsi les espèces capables de mieux survivre dans des paysages dégradés, » a ajouté Kate Jones. « Peut-être qu’elles perdent de leur immunité ou qu’elles ont d’autres caractéristiques spéciales. Et qu’en conséquence notre risque d’attraper quelque chose à leur contact est plus grand. » 

Les deux chercheurs ont souligné que les objectifs de développement durable ont contribué à l’émergence d’une vue élargie des liens entre santé et environnement. « Le changement climatique n’est qu’un élément d’une dynamique bien plus importante, » a fait remarquer Thomas Gillespie. « Les vraies questions qui se posent sont celle du changement d’utilisation des terres et celle de la relation entre l’homme et le monde naturel. »

Une grave menace pour les produits alimentaires 


L’impact du COVID-19 sur les systèmes mondiaux d’approvisionnement alimentaire a été une autre question abordée lors des entretiens en direct du GLF. Lawrence Haddad, directeur exécutif de l’Alliance mondiale pour l’amélioration de la nutrition (GAIN), a déclaré que les bureaux de la GAIN dans dix pays africains et asiatiques avaient fait état de nombreuses fermetures de petites et moyenne entreprises du secteur alimentaire. De nombreux travailleurs de ce secteur avaient été licenciés ou étaient malades et des pénuries alimentaires étaient constatées à certains endroits. 

« Quand je pense à ce que nous réserve l’avenir, je suis très inquiet, » a déclaré Lawrence Haddad lors des entretiens en direct du GLF. « Si les projections des PIB européens devaient être les mêmes pour l’Afrique et l’Asie, et je ne vois aucune raison pour que ce ne soit pas le cas, nous devons nous attendre à ce qu’un très grand nombre de personnes passent sous le seuil de la pauvreté de deux dollars par jour. Une estimation des Nations unies établit ce nombre à 180 millions, dont environ 150 millions en Asie du Sud et en Afrique sub-saharienne. Or, d’une manière générale, les personnes vivant avec deux dollars par jour souffrent de la faim. »

Lawrence Haddad a souligné qu’il était encore plus préoccupé par les problèmes de retard de croissance qui pourraient toucher 14 millions d’enfants supplémentaires. Il insiste sur le fait qu’il est essentiel d’agir dès maintenant pour éviter une crise alimentaire majeure et demande instamment que les actuels programmes d’aide alimentaire soient maintenus. Les principes de distanciation physique doivent être respectés aux points de distribution où les regroupements peuvent représenter un danger, ainsi que sur les marchés physiques qui jouent un rôle essentiel dans l’approvisionnement en produits alimentaires. 

Lawrence Haddad demande que les grandes entreprises soutiennent les petites et moyennes entreprises qui constituent l’épine dorsale du système alimentaire, notamment en Afrique et en Asie, et sont des maillons indispensables des chaînes de valeur. 

Mike Gardner, journaliste freelance, Bonn, Allemagne