Travaux de défrichage dans la plaine de Gambela, Éthiopie.

Impacts nets des acquisitions foncières à grande échelle

L’achat de terres agricoles par des investisseurs internationaux est vu d’un mauvais œil. Il faut toutefois se méfier des jugements à l’emporte-pièce, comme le démontre l’auteur avec les résultats d’une étude effectuée en Éthiopie et en Ouganda.

À la suite de l’intérêt croissant porté mondialement à l’acquisition de terres agricoles en 2008/2009, l’accroissement des achats de terres cultivables en Éthiopie et en Ouganda a retenu une attention considérable de la part des médias. Si tous les comptes rendus des médias concernant les acquisitions étrangères n’ont pas été confirmés et si dans les deux cas ce sont des investisseurs nationaux qui ont représenté le plus grand nombre de transactions, il n’en reste pas moins que d’importantes superficies de terres agricoles ont été louées par des investisseurs internationaux pour une production agricole. Ces acquisitions internationales, souvent qualifiées  d’« accaparement des terres », ont été critiquées au motif qu’elles violent les droits légitimes d’utilisation et de propriété des terres des communautés locales, qu’elles entraînent des dégradations environnementales et contribuent à l’accaparement des ressources par les élites et à la corruption.

Des études approfondies sur les impacts socio-économiques confirment toutefois qu’elles ont des retombées positives pour une part considérable de la population (Väth 2013, Herrmann & Grote 2015, Baumgartner et al. 2015). Dans mon analyse de deux importants investissements produisant du riz pour le marché intérieur et celui de l’exportation dans les plaines occidentales d’Éthiopie (Gambela, Saudi Star) et dans l’est de l’Ouganda (Bugiri, Tilda Rice), j’ai observé les impacts d’un investissement à son stade initial et d’un autre, à un stade plus avancé. Ainsi, en Éthiopie, l’investissement ne datait que de trois ans lorsque j’ai collecté les données. En Ouganda, bien qu’il y ait eu un changement de direction, l’investissement existait depuis plus de 40 ans, ce qui m’a donné la possibilité d’examiner les impacts à long terme sur l’économie rurale locale. Bien que les spécificités des récoltes et la formule de l’étude de cas limitent une application générale de ces résultats, j’ai pu en tirer quelques conclusions intéressantes.

Les divers impacts des investissements à grande échelle

Ces acquisitions foncières et les investissements à grande échelle qui ont suivi impactent la population locale et l’économie rurale de diverses manières (voir figure). Une analyse de l’éventail de ces dernières donne une idée de ce qu’on pourrait appeler « l’impact net ». Les études de cas réalisées en Éthiopie et en Ouganda ont révélé ce qui suit (Baumgartner 2016) :



1) L’accès à la terre, son utilisation et sa valeur ont un impact direct, quoique complexe, sur l’économie locale. Dans la plaine éthiopienne de Gambela, la densité de population est très faible. La terre est donc une ressource relativement abondante et les investissements n’ont entraîné aucun conflit foncier. Ils ont au contraire donné de la valeur à la main-d’œuvre. En Ouganda, la valeur des terres a augmenté, mais les droits traditionnels ont été maintenus et la culture s’est intensifiée.

2) Dans les deux cas, les investissements à grande échelle ont créé un marché de la main-d’œuvre non agricole qui a entraîné une augmentation des salaires. C’est sans doute là l’impact positif le plus important, car il a stimulé l’économie rurale locale non agricole en offrant des emplois et des possibilités commerciales, et en introduisant l’argent dans une économie locale paralysée.

3) Toutefois, les acquisitions ont également une incidence dans le contexte plus large des ressources naturelles. Souvent, les investisseurs reçoivent des terres qui n’étaient pas cultivées par les communautés locales, mais qui étaient malgré tout utilisées de manière saisonnière ou dans le cadre de stratégies de subsistance moins intensives telles que la cueillette, la chasse ou le pâturage. Le fait de ne plus avoir accès à ces ressources menace par conséquent leurs moyens de subsistance, situation pouvant être aggravée par la détérioration de la qualité et de la disponibilité de l’eau. Dans le cas de l’Éthiopie, la perte des territoires de chasse a entraîné une perte de revenu d’environ quatre pour cent pour une communauté.

4) À moyen et long terme, il est probable que les unités de production à grande échelle entraîneront une modification de la technologie et de l’organisation de la production dans l’économie environnante. Dans les deux cas, l’investisseur initial a introduit une nouvelle culture : le riz. Les agronomes ont testé les variétés existantes et ont cultivé des variétés adaptées. En Ouganda, il a fallu une génération pour que les petits agriculteurs se lancent dans la production du riz sur leurs propres parcelles, mais aujourd’hui, 30 ans après les premiers investissements, le district est considéré comme le « grenier à riz » du pays et une filière « riz » dynamique s’est mise en place, assurant des revenus supplémentaires tirés de cultures de rapport et d’emplois non agricoles au niveau local. Si l’introduction de la culture du riz était prévue, la multiplication des rizières et des négociants de riz ne l’était pas.

5) Enfin, ces investissements peuvent entraîner des changements institutionnels et par conséquent avoir une incidence sur la façon dont l’économie locale est gérée. Une partie de ce changement institutionnel s’opère de bas en haut, les petits propriétaires s’organisant entre eux pour structurer leur environnement institutionnel. On peut en trouver des exemples dans le district de Bugiri, Ouganda, où, dans les années 1990, de petits producteurs ont exploité une partie considérable des terres d’une ancienne compagnie en utilisant également ses machines. Ces petits producteurs ont ultérieurement constitué d’autres groupes qui, aujourd’hui, commercialisent les céréales, gèrent des groupements d’épargne et continuent de collaborer, en partie, avec la compagnie, alors que d’autres sont devenus indépendants et vendent leur riz sur les marchés locaux.

Par ailleurs, un marché de location de terres est né des investissements en Ouganda. L’introduction de la culture du riz a entraîné la transformation de marécages en rizières. Le droit coutumier a pu gérer l’attribution de titres fonciers lorsque des agriculteurs possédant des terres adjacentes ont acquis des droits de propriété sur les marécages. Dès le milieu des années 1990, tous les marécages avaient été convertis en rizières. Depuis, un marché de location de terres a permis à de petits exploitants souhaitant cultiver plus de riz de disposer de plus de terres.

Un deuxième type de changement institutionnel s’appuie sur la création et l’application, de haut en bas, de nouvelles règles de transaction. Dans les deux cas, les autorités locales étaient censées superviser l’aménagement des terres louées par les investisseurs. Les autorités ont déclaré ne pas disposer de suffisamment d’informations pour porter un jugement et s’en sont par conséquent remises à la documentation fournie par les investisseurs. Si en Éthiopie, le gouvernement central s’est fermement engagé à imposer le respect du droit national et a commencé à annuler les contrats non performants en 2013, il reste à voir combien de fois les investisseurs bien introduits doivent effectivement faire face aux conséquences d’une violation de leurs contrats (qui, souvent, ne sont pas bien définis).

Les gains peuvent être supérieurs aux pertes, mais des inégalités sont probables

Dans les deux cas analysés en profondeur, j’en viens à conclure que les impacts socio-économiques positifs ont plus que compensé les pertes. Les inégalités ont augmenté, et elles devraient être plus conséquentes dans le cas de Gambela, présentant ainsi un risque énorme de reprise de conflits violents. Des simulations de l’impact ont révélé l’élargissement croissant d’un fossé entre deux groupes ethniques locaux, le mieux loti étant le plus prompt à saisir les opportunités qui se présentent. Toutefois, en moyenne, les deux groupes ont considérablement bénéficié des créations d’emplois et des activités non agricoles liées aux nouveaux investissements. On estime que leurs revenus par habitant devraient respectivement augmenter de 53 et 58 pour cent au cours des 8 à 12 années à venir. En moyenne, les riziculteurs de l’Ouganda sont aujourd’hui plus riches que les non-riziculteurs et, selon certains ménages, les emplois occasionnels créés par l’investissement ont contribué à constituer un capital de démarrage, à acquérir des (plus de) terres agricoles ou à faire face aux difficultés. On a toutefois noté des niveaux inégaux de participation aux possibilités offertes et certains groupes ont relativement plus perdu que d’autres, ce qui s’est soldé par des tensions sociales, voire des conflits locaux.

Les investissements à grande échelle peuvent avoir un impact considérable en matière de réduction de la pauvreté pour une partie importante de la population locale. Toutefois, la vraie menace tient à ce qu’ils violent les droits légitimes d’utilisation et de propriété, même si ces derniers ne sont pas toujours juridiquement formalisés, et contribuent à créer ou accroître des inégalités sociales et économiques entre les communautés locales. C’est pourquoi nous encourageons les gouvernements et les donateurs à consacrer du temps et des moyens aux premiers stades des négociations, et à la clarification des rôles, des responsabilités et des mécanismes d’atténuation en cas de conflits.

Il est essentiel d’indemniser les « perdants » et de soutenir les possibilités de sortir de l’agriculture. Aider les membres des communautés, par ex. en leur permettant d’acquérir les compétences exigées par l’investisseur (conduite de tracteur, etc.), peut ne pas revenir cher tout en permettant d’améliorer considérablement les revenus. De même, le contrôle participatif du respect des détails du contrat, grâce au renforcement des capacités des autorités locales mais aussi à l’implication des communautés et des ONG, reste nécessaire, dans la mesure où tous les investisseurs étrangers ou nationaux n’agissent pas au mieux des intérêts des communautés les plus touchées.

Au niveau de la gestion agricole et de la communauté, le leadership joue un rôle déterminant dans la mise en place de ces transformations. À cet égard, il est important de renforcer le leadership, d’appuyer les mécanismes de responsabilité et de communiquer régulièrement.

Enfin, nos simulations ont montré que les modèles intégrés, qui établissent un lien entre la production des petits exploitants agricoles et la production à grande échelle, peuvent avoir des impacts similaires en matière de pauvreté, avec moins de risques de conflits et moins d’inégalités. C’est pourquoi l’innovation axée sur des modèles opérationnels de production agricole à grande échelle qui associent cette dernière aux petits agriculteurs existants au lieu  de les opposer, devrait être une priorité.


Philipp Baumgartner
Fonds international de développement agricole (FIDA)
Rome, Italie
p.baumgartner@ifad.org