Dans l'agriculture à petite échelle, les êtres humains travaillent en contact étroit avec les animaux, ce qui accroît le risque de transmission de maladies zoonotiques.
Photo : J. Boethling

Développement rural – risques de santé sous-estimés ?

Le développement rural et la sécurité alimentaire se retrouvent une fois de plus en tête des priorités des politiques allemande et internationale de développement. Pourtant, les interventions dans ces domaines présentent de nombreux risques de santé potentiels. L'auteur de cet article décrit certains de ces risques.

La promotion de l'agriculture et de la pêche joue un rôle clé dans les stratégies mondiales de lutte contre la faim et la pauvreté. On oublie pourtant souvent ce que ces deux activités peuvent impliquer en termes de risques pour la santé et la vie des populations. Citons, par exemple, les épidémies locales, régionales ou mondiales qui apparaissent souvent dans des régions où les populations et les animaux vivent à proximité les uns des autres ou se retrouvent en contact étroit.

Quant aux systèmes d'irrigation agricole, ils deviennent souvent des sources d'infection au paludisme et aux maladies tropicales négligées. Sans compter que l'utilisation d'antibiotiques dans l'agriculture et la pisciculture contribue à accroître la résistance des pathogènes aux antibiotiques utilisés pour traiter les maladies transmissibles chez les humains et les animaux. Le simple fait de produire plus de nourriture peut également entraîner une propagation de l'obésité et donc une recrudescence des maladies non transmissibles.

Il est donc important de tenir compte de la sécurité alimentaire dans les chaînes de valeur agricoles. L'agriculture présente également de nombreux autres risques pour la santé, risques qui, comme les autres, doivent être évalués lors de la planification et de la mise en œuvre des projets de coopération au développement rural. La prévention ou la réduction de ces risques doit, en effet, faire partie intégrante de ces projets dès le départ.

Quand l'homme et l'animal entrent en contact…

Gouvernements faibles, systèmes de santé en ruine, pratiques culturelles spéciales, réponse tardive et initialement sans conviction de la communauté internationale et manque de ressources biomédicales pour prévenir et traiter la maladie – tous ces facteurs ont largement contribué à la récente épidémie d'Ébola en Afrique de l'Ouest. Au total, 28 500 personnes ont contracté la maladie depuis décembre 2013 au Libéria, en Guinée et en Sierra Leone ; 11 300 en sont mortes.

Mais il existe un autre facteur qu'il ne faut pas négliger dans l'analyse de cette épidémie : Ébola est une maladie zoonotique, une maladie infectieuse qui peut être transmise de l'animal à l'homme. Même si le sida n'est pas, en lui-même, une maladie zoonotique, tous les virus IH connus proviennent à l'origine des singes. Plus les populations s'avancent dans la jungle pour défricher les terres en vue de les cultiver, plus elles se rapprochent de virus, parfois inconnus, qui sont susceptibles de déclencher la prochaine pandémie mortelle. Un tel danger n'a jamais existé dans le cas d'Ébola en raison du mode de transmission de la maladie. Le monde, à l'exception des personnes touchées en Afrique de l'Ouest, a eu de la chance cette fois-ci.

Le SRAS et le MERS sont également des maladies zoonotiques. Le virus du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), qui a provoqué une panique mondiale au moment de son apparition en 2002 et 2003, mais qui a été rapidement maîtrisé grâce à des mesures de santé publique traditionnelles telles que l'identification des cas et l'isolement, provenait des civettes, ces animaux très prisés des gourmets dans certaines parties de la Chine.

Le MERS, ou plus exactement le MERS-CoV (coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient), est un virus qui a été identifié pour la première fois en Arabie Saoudite en 2012. Les personnes qui souffrent du MERS-CoV présentent des symptômes similaires à ceux de la grippe. À ce jour, l'OMS a reçu 1 400 signalements de cas de MERS-CoV, principalement sur la péninsule arabique. Sur ces 1 400 personnes, 40 pour cent sont mortes. Un nombre croissant d'études montrent que les dromadaires sont à l'origine d'infections zoonotiques humaines. Pour l'instant, il n'existe aucune indication de transmission continue du virus MERS entre êtres humains dans la population en général.

Avec son bilan de 50 millions de morts, la grippe espagnole qui a sévi entre 1918 et 1920 et qui est la pandémie la plus mortelle enregistrée au XXe siècle (en dehors du VIH/SIDA) était elle-aussi une maladie zoonotique. Le processus par lequel les virus de la grippe se transmettent entre les humains et les animaux, c'est-à-dire principalement entre les oiseaux, les porcs et les humains, est aussi dynamique et complexe que les mutations que les virus de la grippe subissent lorsqu’ils passent de l'une à l'autre de ces différentes espèces. La transmission se produit partout où les humains et les animaux sont en contact étroit, notamment et particulièrement dans les petites exploitations agricoles. C'est pourquoi, selon les meilleurs experts en la matière, le problème n'est pas de savoir « si » un nouveau virus de la grippe issu du monde animal va bientôt commencer à se propager à travers le monde, mais « quand ». Ce virus pourrait être aussi mortel que celui qui a, à l'époque, provoqué la grippe espagnole.

Irrigation et maladies tropicales d'origine humaine

« Dans l'ensemble du monde tropical, en Afrique, en Asie et en Amérique latine, la construction de retenues d'eau pour l'irrigation et à d'autres fins dans des zones de maladies endémiques liées à l'eau a inexorablement intensifié les niveaux d'infection dans les communautés et créé de nouvelles zones de transmission », commentait JM Hunter, un éminent spécialiste américain de médecine tropicale, dans une publication avant-gardiste en 1982. Il faisait notamment référence à des maladies transmissibles par les moustiques et autres insectes ou petites créatures (appelés vecteurs) en association avec l'eau, telles que le paludisme, la filariose lymphatique, l'onchocercose et surtout la bilharziose (voir l’article Paludisme, bilharziose et autres : le fléau du « milliard le plus pauvre » BITTE VERLINKEN). Alors que le paludisme est souvent mortel, particulièrement chez les enfants, les trois autres maladies, maintenant considérées comme des maladies tropicales négligées, entraînent, si elles ne sont pas traitées, des infections chroniques et des handicaps sévères. À l'époque déjà, M. Hunter tirait la sonnette d'alarme face au lamentable manque de coopération entre les secteurs de l'agriculture et de la santé et réclamait la mise en place de toute urgence de mesures correctives.

Puis, en 1992, une monographie exhaustive portant sur de nombreuses régions d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, publiée par l'Organisation mondiale de la santé, a montré, pays par pays, comment, à cause de ces maladies tropicales négligées et du paludisme, les programmes d'irrigation agricole des décennies précédentes avaient conduit à une détérioration de la santé de centaines de milliers et même de millions de personnes qui s'étaient installées à proximité de ces programmes. Le rapport mentionnait notamment les impacts négatifs sur la santé des petits barrages en terre construits par milliers en Afrique dans les années 1970 et 1980 pour irriguer les champs ou abreuver les animaux.

Certains membres du personnel de la GTZ (coopération technique allemande) ont rapporté des expériences similaires avec des programmes de coopération allemande au développement au Mali dans les années 1980. Ils ont découvert que, dans la zone entourant les projets d'irrigation agricole, la prévalence de la bilharziose était six fois plus élevée que dans les lieux sans irrigation.

Sachant que la prévalence de la bilharziose autour des sources d'eau naturelles était trois fois moins élevée qu'autour des sources d'eau artificiellement créées, ils en ont conclu que la bilharziose au Mali pendant les années 1980 était principalement un problème de santé d'origine humaine. En outre, une récente analyse coût-bénéfice réalisée par la Banque mondiale dans le cadre d'un projet d'irrigation agricole en Éthiopie a conclu que près d'un tiers des bénéfices du projet en termes de hausse de la production et des revenus des foyers avait été neutralisé par les coûts de santé associés, notamment en raison du nombre accru de cas de paludisme et de bilharziose et aux arrêts de travail qui en avaient résulté. C'est pourquoi le rapport recommande que de tels programmes ne soient menés que dans des régions où le paludisme et la bilharziose sont rares ou peuvent être facilement contrôlés. De nos jours, ce contrôle est en principe en vigueur partout, ce qui n'était pas le cas dans les années 1970 et 1980. Des méthodes simples, éprouvées et rentables permettent de le mettre en place.

Résistance aux antibiotiques

L'Organisation mondiale de la santé a récemment déclaré que la résistance croissante des pathogènes aux antibiotiques actuellement disponibles pour traiter les maladies infectieuses était un des plus grands problèmes de santé de notre temps. L'utilisation excessive et inappropriée des antibiotiques contribue de manière significative au développement de cette résistance. Toutefois, il est également clair que l'utilisation des antibiotiques dans l'agriculture (que ce soit pour maintenir le bétail en bonne santé ou pour l'engraisser) encourage fortement la propagation de bactéries résistantes. Ceci est particulièrement le cas dans les régions où la régulation nationale du marché des antibiotiques et autres produits pharmaceutiques est limitée.

Nourriture abondante, obésité et maladies non transmissibles

Même s'il est tout à fait louable de s'efforcer d'accroître les rendements avec des programmes de développement rural afin de lutter contre les problèmes de productivité, particulièrement dans l'agriculture africaine, ce travail devrait toujours être associé à des avertissements de santé. En Afrique, aussi, les cas de maladies non transmissibles se multiplient. Les maladies cardio-vasculaires, en particulier, sont souvent liées au régime alimentaire, sachant que l'obésité est un important facteur de risque.

Même si un tiers des enfants des pays en développement sont petits pour leur âge (en raison de la malnutrition et de la prévalence des maladies infectieuses), ces pays présentent comparativement plus d'individus en surpoids que les pays à revenus plus élevés. C'est aussi pour cette raison que les projets de développement rural destinés à accroître les rendements ne doivent pas être centrés exclusivement sur la production d'une nourriture plus abondante, mais sur la production des bons aliments. Il est cependant peu probable que cela soit suffisant pour inciter les gens à adopter un régime alimentaire plus équilibré. C'est pourquoi des mesures supplémentaires basées sur des données factuelles devront probablement être utilisées pour tenter d'influencer les habitudes alimentaires et le style de vie des populations en les encourageant à vivre plus sainement.

Risques pour la sécurité alimentaire

Parmi les principales sources agricoles de maladies liées aux aliments figurent notamment les pathogènes zoonotiques, les bactéries des eaux contaminées et les mycotoxines. Les risques sanitaires liés à la salmonelle et au campylobacter sont particulièrement importants pour la sécurité alimentaire dans la production animale. Ces bactéries entrent dans la chaîne de production alimentaire depuis l'appareil digestif des animaux d'élevage. L'eau contaminée peut également présenter un risque, par exemple, lorsque des eaux usées mal traitées sont utilisées pour irriguer les cultures.

En outre, la sécurité alimentaire des régions tropicales est menacée par la présence fréquente de mycotoxines, des poisons produits par les moisissures. L'exemple le plus courant de ce problème est celui de l'aflatoxine, produite par le champignon Aspergillus flavus, qui peut contaminer le maïs et les fruits à coque, particulièrement dans les régions chaudes et humides. La consommation d'aliments contaminés par des aflatoxines peut endommager le foie et même provoquer l'apparition d'un cancer du foie.

Risques sanitaires d'origine professionnelle dans l'agriculture

Chaque année, 170 000 agriculteurs, pêcheurs et ouvriers agricoles meurent à cause de leur profession. Le travail sur une exploitation agricole est un des emplois les plus dangereux au monde. Les principaux risques viennent des machines agricoles, mais l'utilisation de produits chimiques et autres substances toxiques ou allergéniques est également dangereuse. L'OMS estime qu'il y a chaque année dans le monde près de 5 millions de cas d'empoisonnement aux pesticides chez les ouvriers agricoles et dans la population rurale, principalement dans les pays en développement. Les maladies infectieuses transmises de l'animal à l'homme sont particulièrement dangereuses pour les personnes qui travaillent dans l'agriculture. Les petits exploitants et leurs familles, en particulier, sont souvent exposés à ces infections sans aucune protection. Il existe également des problèmes de santé provoqués par le bruit, les vibrations, la poussière et la saleté.

Composante santé des projets de coopération au développement

Les exemples fournis mettent en lumière un certain nombre des conséquences négatives potentielles sur la santé liées aux projets de développement ciblés sur l'agriculture. Il s'agit d'un problème particulièrement sensible pour la politique allemande de développement qui a récemment fait du développement rural une de ses priorités, notamment avec l'initiative spéciale du gouvernement « Un monde sans faim ». Pour prévenir les effets secondaires potentiels sur la santé humaine résultant des projets de coopération au développement rural ou pour atténuer leurs conséquences, il est donc impératif :

  • de contrôler activement les maladies animales infectieuses dans le cadre de systèmes d'information sur les maladies du bétail, et de prendre des dispositions pratiques pour combattre les épidémies qui touchent les humains et les animaux (préparation aux épidémies) ;
  • de s'assurer qu'à chaque mise en œuvre d'un nouveau programme d'irrigation, les maladies tropicales infectieuses sont gérées de manière appropriée et maîtrisées. Les principales maladies à traiter dans ce contexte sont la bilharziose, les filarioses et le paludisme ;
  • de réguler les marchés des produits pharmaceutiques et particulièrement celui des antibiotiques pour les humains et les animaux dans les pays partenaires et de contrôler l'utilisation des antibiotiques dans l'élevage et la pisciculture ;
  • de prendre des mesures cohérentes pour garantir la sécurité des aliments « depuis le champ jusqu'à l'assiette » ;
  • de reconnaître et de prévenir les risques sanitaires d'origine professionnelle (accidents, infections, empoisonnements) pour les petits exploitants et les ouvriers agricoles et, en cas de maladie, de prendre des dispositions de soins appropriés pour les malades et leurs familles.

En conclusion, il est crucial de déterminer les risques de santé associés à chaque programme de développement rural dès le stade de la planification, en réalisant une évaluation participative standardisée des impacts sur la santé, afin que des mesures appropriées puissent être prises lors de la mise en œuvre du projet.

Ébola et les maladies tropicales négligées – le cas de la Sierra Leone

Dans le sillage de l'épidémie d'Ébola, il était à craindre que les efforts de lutte contre cette maladie conduisent à un désintérêt pour d'autres maladies graves comme le paludisme mais aussi les maladies tropicales négligées. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé au début en Sierra Leone. En 2005, le gouvernement avait mis en place un programme national de lutte contre les maladies tropicales négligées en partenariat avec l'USAID (US Agency for International Development), en vertu duquel 30 000 ouvriers communautaires s'étaient portés volontaires pour organiser un traitement médicamenteux préventif de masse destiné à contrôler la bilharziose, la filariose, les helminthes transmises par le sol (STH : ascaris, ankylostomes et trichocéphales) et la cécité des rivières (onchocercose) et à garantir une couverture complète pendant plusieurs années.

Malheureusement, en raison de la pression engendrée par l'épidémie d'Ébola, toutes les activités liées aux maladies tropicales négligées ont dû être arrêtées en 2014. Lorsque l'épidémie s'est atténuée en 2015 (depuis début novembre, le pays est officiellement débarrassé de la maladie), l'administration massive de médicaments a repris. Comme l'indique un récent rapport publié par la Sierra Leone, 75 % des communautés des régions endémiques sont de nouveaux traitées. Dans le cadre d'une récente campagne d'administration massive de médicaments, 1,4 million de personnes auraient reçu un traitement médicamenteux préventif pour la filariose lymphatique et les STH. En l'état actuel des choses, la Sierra Leone pourrait être un des premiers pays africains à réussir à contrôler la bilharziose et les géohelminthes et à éliminer la filariose lymphatique et la cécité des rivières.


Dr Matthias Vennemann, MPH (JHU)
Consultant santé au niveau international
Münster, Allemagne matthias.vennemann@t-online.de