Les intervenants (de gauche à droite) : Berry Marttin, Chantal Diaki Mbonga, Fadel Ndiame, Shingirirai Nyamwanza, Abdelmalek Sahraoui.
Photo: @ Roland Krieg

Adapter l‘agrobusiness aux besoins des petits paysans

Le sommet Afrique de l’AGCO qui s’est tenu Berlin a réfléchi à la façon dont les petits paysans pouvaient être intégrés au processus de développement. Il est apparu qu’il existe des besoins non seulement du côté des politiques, mais également au niveau des banques.

« Les estomacs vides ne trouvent pas la paix ». C’est avec ces mots que l’ancien président du Mozambique, Joaquim Alberto Chissano, a commencé son intervention au Sommet Afrique de l’AGCO qui, cette année, était placé sous le thème « L’agrobusiness en Afrique – Partenariat pour la croissance » et qui s’est tenu à la mi-janvier à Berlin/Allemagne. La paix, a dit Chissano, n’est pas seulement l’absence de guerre, mais doit agir sur le quotidien des populations en instaurant un cadre politique stable et en les libérant de la pauvreté et de la faim. Chissano avait, en tant que président, accompagné la transition de ce pays africain de la guerre civile vers un État pacifique et a pu, à Berlin, parler du long chemin vers le développement parcouru par ce pays d’Afrique de l’Est.

Donner la priorité à l’agriculture

Au Mozambique, l’agriculture est une agriculture paysanne. Mais, comme le rappelle Chissano, les paysans ont trop peu à vendre, ils ne peuvent pas réaliser de revenus et ils n’ont pas de possibilités de créer de la valeur ajoutée en transformant des matières premières. Le Mozambique a réussi sa transition de l’aide d’urgence fournie aux petits agriculteurs des zones rurales à une planification structurelle de l’espace rural. Des sécurités juridiques stables sous forme de titres fonciers et de droits forestiers ont été mises en place, la vulgarisation agricole et une logistique de récolte ont ramené les agriculteurs à la terre, le gouvernement a élaboré des schémas directeurs comme le plan national de développement de l’élevage pour former des alliances entre les acteurs et, en établissant un premier budget consacré à l’agriculture, a placé l’ensemble de ce secteur au cœur de sa politique. Le pays a ensuite bénéficié d’investissements directs dans des cultures de rente et l’agrobusiness d’une base stable de matières de base dans les filières du cajou, du thé ou du sucre.

Quatre des six fabriques de sucre existant autrefois ont été détruites pendant la guerre civile et deux autres ont été endommagées. Aujourd’hui, quatre sucreries hautement efficaces produisent 250 000 tonnes de sucre par an qui, en plus d’alimenter le marché intérieur, peuvent en partie être exportées. Les investissements s’élevaient à 320 millions de dollars US et ont permis de créer 40 000 nouveaux emplois.

La superficie agricole utile a, au cours des deux dernières décennies, passé de 2,85 à 3,4 millions d’hectares et le cheptel bovin de 315 000 têtes à plus d’un million.

Une nouvelle compréhension des affaires

Le Mozambique n’est pas le seul pays qui créé une nouvelle prospérité sur le continent. Le ministre de l’agriculture, Christian Schmidt, est convaincu que le potentiel d’alimenter le monde se concentre pour l’essentiel sur l’Afrique. Cependant, le continent est également la proie d’un grand nombre de foyers de crises qu’il importe de surmonter. Pour Schmidt, la solution ne consiste pas seulement à régler les conflits armés mais également à maîtriser des missions sanitaires telles que la lutte contre Ébola. Le ministre a également rappelé les effets à long terme que de telles épidémies avaient pour la sécurité alimentaire mondiale. Il a en même temps souligné le rôle de l’agriculture en tant que levier du développement de l’économie nationale. Pour que l’Afrique puisse saisir les chances qui s’offrent à elle de devenir un marché de croissance, les petits agriculteurs doivent être motivés à rester sur leurs terres plutôt que d’émigrer vers la ville. Il faut en outre créer de nouvelles structures : « nous avons besoin de hautes technologies pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés ! » Nous avons tiré les leçons des dernières décennies, ce qui a notamment donné lieu à l’émergence d’une nouvelle compréhension des affaires. Les déséquilibres sociaux tels que ceux engendrés par les spéculations foncières ou l’absence d’accès aux ressources doivent être tabous. Pour que les ventres ne restent pas vides, les nouveaux concepts d’agrobusiness doivent être adaptés aux besoins des petits paysans, a demandé Schmidt.

Un appel à l’action

Ces belles paroles doivent cependant être suivies d’actes. « Il y a trop de gens qui ne font que parler de l’agriculture » a, par exemple, critiqué Shingirirai Nyamwanza, directrice du réseau africain Global Clover. Il faut que les jeunes agriculteurs soient intégrés dans les stratégies dès maintenant et non pas dans vingt ans quand ils doivent eux-mêmes reprendre les rênes des exploitations.

Les projets doivent être planifiés dans le détail a complété Berry Marttin, de la Banque néerlandaise Rabobank. Celui qui veut accroître les rendements doit également songer à étendre l’infrastructure logistique, ce qui inclut notamment de nouvelles capacités de stockage et de refroidissement. Les petits agriculteurs peuvent être intégrés au marché par le biais de coopératives mais restent le maillon le plus faible sur le marché, a fait remarquer Fadel Ndiame, coordinateur en chef de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, AGRA. Il faut tenir compte à la fois des grandes et des petites exploitations, car souvent les grandes exploitations sous-traitent des travaux à de plus petites unités. Pour Ndiame, la question de savoir où il faut mécaniser en premier lieu est simple : « Là où de la valeur est créée ».

Les banques doivent changer d’attitude

Remonter les manches et foncer ? Ce n’est pas aussi simple que cela. Bruno Wenn, membre du directoire de la Deutsche Investitions- und Entwicklungsgesellschaft (DEG), pense qu’un changement d’attitude au niveau local constituera la première étape. Jusqu’à présent, les banques ne considèrent généralement pas que l’agriculture puisse faire l’objet d’un financement rentable. C’est pourquoi, trop peu de fonds sont alloués au secteur. Selon Wenn, les exemples positifs doivent être davantage mis en lumière. Au Kenya par exemple, il s’est avéré rentable d’investir dans un projet de pressage de fruits auquel 60 000 petits agriculteurs ont été associés. Aujourd’hui, ce jus de fruit est même vendu dans des pays voisins. La coopération au développement se concentre dans l’ensemble encore trop peu sur les moyennes entreprises qui peuvent faire le lien entre les petits agriculteurs et le marché.

Benedikt S. Kanu, expert agricole de la Banque africaine de développement, souligne qu’il n’existe pas de voie royale. De nombreuses approches doivent être spécifiquement adaptées aux situations individuelles rencontrées. Ainsi, il n’existe pas encore à l’heure actuelle de division de l’agriculture au sein de la banque africaine de développement. Cette année une première structure doit être mise en place afin de véritablement donner une impulsion au secteur.

Depuis 2011, le sommet Afrique de l’AGCO se tient chaque année à Berlin à la suite du Forum mondial pour l’alimentation et l’agriculture (GFFA). Ce sommet est une initiative commune de la société de mécanisation agricole AGCO, de Bayer CropScience, de la Deutsche Investitions- und Entwicklungsgesellschaft (DEG) et de la banque Rabobank.


Roland Krieg, journaliste, Berlin/Allemagne