Participants au Colloque de la Journée mondiale de l'alimentation à Hohenheim.
Photo: © Beate Wörner

À elle seule, l'adaptation ne suffit pas

Souvent, les prévisions météorologiques n'atteignent pas les petits exploitants de sorte qu'ils n'ont aucune chance de pouvoir faire face aux impacts des changements climatiques. À elle seule, l'adaptation aux changements climatiques n'est cependant pas suffisante. Les participants au Colloque de la Journée mondiale de l'alimentation de cette année ont appelé à une transformation du système agricole et alimentaire afin de garantir la sécurité alimentaire.

Le Colloque de la Journée mondiale de l'alimentation organisé par l'université de Hohenheim, dans le sud de l'Allemagne, était cette année consacré aux changements climatiques. Les participants ont commencé par remonter le fil du temps jusqu'en 1815, année où le volcan Tambora entra en éruption en Indonésie, ce qui a fait qu'un mélange de poussière et de cendre s'infiltra dans le sol et assombrit le ciel. Ce nuage de cendre migra vers l'Europe qui connut « une année sans été ». Cet été-là fut trop froid et trop pluvieux pour la saison, et l'une des plus grandes famines de tous les temps frappa le continent.

De même, les prévisions n'augurent rien de bon non plus pour l'avenir. Les événements météorologiques extrêmes vont même devenir plus fréquents. Les experts s'attendent, par exemple, à une augmentation considérable des sécheresses dans les régions subtropicales et à des phénomènes de précipitations plus extrêmes dans les régions tropicales. Cependant, avec les modèles de prévisions classiques dont ils disposent, les scientifiques ne sont toujours pas en mesure de prédire l'occurrence de ces événements extrêmes ponctuels. Mais, comme l'a souligné le Professeur Volker Wulfmeyer de l'université de Hohenheim, cela n'est pas si important que cela quand il s'agit de la sécurité alimentaire. Ce qui compte plutôt selon lui, c'est de mettre davantage l'accent sur les prévisions saisonnières. Les prévisions saisonnières sur quelques mois peuvent aider, par exemple, à déterminer si une période de sécheresse risque de survenir ». « Nous aurons alors la possibilité de nous y préparer. Nous pourrons modifier nos pratiques culturales, pourrons stocker de l'eau et des aliments. En bref, nous pourrions de cette manière recourir à de mesures de sécurité bien plus efficaces que celles dont nous disposons aujourd'hui ».

Les modèles de prévisions régionaux sont une aide

Les prévisions se sont toutefois améliorées ces dernières années car davantage de facteurs ont été pris en compte dans les calculs. Pour n’en citer que quelques-uns, on mentionnera la texture et l'humidité du sol, les décisions en matière d'utilisation et de gestion des terres ou encore le bilan énergétique, explique Dr Kirsten Warrach-Sagi de l'université de Hohenheim. Les modèles complets et intégrés de ce type tiennent compte des interactions entre les paysages agricoles et l'atmosphère au niveau régional, et donc finalement aussi des impacts que certaines pratiques agricoles auront sur les changements climatiques. Un tel modèle pourrait aider à évaluer de quelle façon les paysages agricoles s'adapteront aux changements climatiques ou comment l’évolution du climat et les changements d'utilisation des terres impacteront négativement le cycle énergétique et hydrique régional. Dernier point et non des moindres, le modèle peut également être utilisé pour évaluer comment les agriculteurs et les marchés s'adapteront aux changements climatiques.

Les prévisions doivent atteindre les agriculteurs

Bruce Campbell considère lui aussi que les prévisions sont un élément important de l'adaptation de l'agriculture aux changements climatiques. Campbell est le directeur du programme de recherche du CGIAR sur le changement climatique, l'agriculture et la sécurité alimentaire (CCAFS). Il pense que les prévisions météorologiques, et en particulier les prévisions à moyen terme, n'atteignent toujours pas ceux qui en ont vraiment besoin, c'est-à-dire les agriculteurs. « Les agriculteurs doivent être en mesure de comprendre ce qui arrivera la saison prochaine de façon à pouvoir choisir s'ils réaliseront telle ou telle autre culture. Il faut donc que les agences météorologiques fassent en sorte que ces prévisions parviennent aux agriculteurs, ce qui représente un grand défi en Afrique, notamment parce que tout le monde n'est pas connecté à un téléphone cellulaire ou à un appareil du même genre. Ainsi nous, par exemple, nous travaillons avec les stations de radio communautaires pour que les radiodiffuseurs diffusent les messages aux communautés ».

Dans les villages dits « climato-intelligents », les chercheurs du programme CCAFS s'efforcent de tester et savoir comment faire par rapport à l'adaptation au changement climatique, par exemple au Sénégal. « Nous avons travaillé avec des agricultrices et des agriculteurs pour comprendre quels étaient leurs besoins en termes d'informations climatiques », explique Campbell. « Nous avons également analysé leurs connaissances traditionnelles pour savoir comment ils faisaient eux-mêmes leurs prévisions, car si nous nous contentons de venir les voir et de leur exposer notre point de vue, il est peu probable qu'ils l'accepteront. Nous devons tester et comprendre les connaissances traditionnelles et les intégrer à des connaissances scientifiques. » Les chercheurs ont également formé les radiodiffuseurs et, après trois saisons, ils avaient atteint sept millions d'agriculteurs.

« Pour garantir la sécurité alimentaire, il faut que les prix évoluent »

Bien qu'elle soit très importante, l'adaptation ne suffit pas à elle seule à limiter le réchauffement de la planète à un maximum de deux degrés Celsius, et donc aussi à garantir en grande partie notre sécurité alimentaire. Pour les scientifiques assistant au Colloque de la Journée mondiale de l'alimentation, ce constat ne laisse planer aucun doute. De leur avis, les accords internationaux sur le climat, tels que le Protocole de Kyoto et l'Accord de Paris, ne sont rien de plus que des tigres de papier sans dents dans la mesure où ils ne stipulent aucune mesure à caractère obligatoire pour atteindre les objectifs. Selon le Professeur Manfred Zeller de l'université de Hohenheim, l'Accord de Paris, par comparaison avec le Protocole de Kyoto, serait en fait un pas en arrière à cet égard : « Ce dont nous avons besoin, c'est d'une structure de transformation complète et concrète de l'agriculture et de l'alimentation. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une avancée politique majeure au niveau mondial. »

La plus grande partie des émissions de gaz à effet de serre, soit 65 pour cent, proviennent des combustibles fossiles. Cependant, les prix du marché ne reflètent pas les coûts sociaux ou écologiques de consommation. C'est ce qui fait que les décideurs politiques doivent engager des actions et trouver des options pour taxer les combustibles fossiles au niveau mondial. Ces prélèvements pourraient être effectués à n'importe quel niveau le long de la chaîne de valeur. Bien entendu, la perception d'une telle taxe pourrait se faire de façon différenciée en fonction des volumes de gaz à effet de serre émis par les pays, explique Zeller. Les consommateurs devraient également payer davantage. « Ce n'est qu'en adoptant un régime des prix complètement différent au niveau mondial que nous pourrons maîtriser le problème du changement climatique et garantir la sécurité alimentaire. Mais », ajoute-t-il, « nous devons nous hâter avec ce changement des prix afin d'alerter les nations de même que les investisseurs économiques et les consommateurs. Je pense que cela est absolument faisable et pourrait être une grande source de financements pour, par exemple, atténuer les impacts sociaux que les changements au niveau du régime des prix auront sur les pauvres ».

« Nous devons être un monde zéro carbone d'ici à 2050 !  »

Wulfmeyer a clairement fait état de l'urgence de la situation. « Nous devons être zéro carbone d'ici à 2050 ! » « Nous devons 'décarboniser' l'économie si nous voulons atteindre l'objectif des 2 degrés. Nous devons reconvertir nos systèmes et passer aux énergies renouvelables aussi rapidement que possible », insiste Wulfmeyer.

Beate Wörner, journaliste, Fellbach/Allemagne