Les intervenants (de gauche à droite): J.B. Penn, Klaus Josef Lutz, Ajay Vir Jakhar, Michael Windfuhr, Shenggen Fan. Photo: GFFA / Nils Krüger

Intensification durable – (comment) cela fonctionne-t-il ?

La propagation du concept de bioéconomie à l’échelle mondiale va de pair avec un accroissement de la demande de produits agricoles de base. Ce sont les défis que cette évolution pose au secteur de l’agriculture et de l’alimentation qui ont fait l’objet des débats du Panel international qui s’est tenu à Berlin à la mi-janvier 2015.

La bioéconomie est-elle la bonne approche pour la production agricole mondiale future ? Est-elle également un concept viable dans les pays souffrant de la faim et de la sous-alimentation ? Quelles sont les conditions cadre qui doivent être réunies pour garantir la préservation des bases d’existence naturelles lors de la mise en œuvre du concept ? Ces questions étaient au cœur du Panel économique international du Global Forum for Food and Agriculture (GFFA) e.V. (Forum mondial pour l’alimentation et l’agriculture) qui s’est tenu à Berlin à la mi-janvier.

Produire plus et mieux avec moins !

Shenggen Fan, Directeur général de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) de Washington, a rappelé aux participants les dimensions de ce défi : on estime qu’en 2050, non seulement le monde comptera neuf milliards d’habitants, mais que la consommation de calories par habitant augmentera également. Cette augmentation engendrera une énorme demande de terres, d’aliments, d’eau et d’énergie. Si, en 1950, chaque citoyen de la terre avait encore 5 100 m2 de terres à sa disposition, il n’en aura plus que 2 000 m2 en 2050. Alors que la proportion du Produit intérieur brut mondial générée dans les régions exposées au stress hydrique est de 30 pour cent aujourd’hui, celle-ci passera à plus de 50 pour cent en 2050. En même temps, jusqu’à 7 pourcent du Produit intérieur brut mondial sont perdus à travers ce qu’il est convenu d’appeler la « faim cachée », c’est-à-dire la malnutrition, dont souffrent plus de 2 milliards de personnes. Le scientifique Fan fait la synthèse de ce qui a été dit précédemment en déclarant : « Il nous faut produire plus avec moins de ressources et moins d’émissions de carbone, pas seulement plus d’aliments, mais également des aliments plus nutritifs ».

Pour atteindre ce résultat, les producteurs peuvent recourir à diverses pratiques qui doivent être combinées les unes aux autres, par exemple, l’agriculture de conservation sans labour, l’utilisation plus efficace de l’azote et le recours à des variétés tolérant la sécheresse. Selon Fan, il est avant tout nécessaire d’amorcer des changements au niveau politique et institutionnel. Ainsi, les prix alimentaires devraient refléter le coût réel de l’utilisation des ressources naturelles. Tant que des ressources telles que l’eau et l’énergie ne coûteront rien, il n’y aura pas d’incitations à économiser ces ressources. Il recommande en outre de renoncer aux subventions accordées aux cultures vivrières et de privilégier les investissements dans des cultures plus nutritives tels que les légumes et les fruits. Il faut, selon lui, également adopter une politique fiscale de nature à promouvoir une alimentation durable et saine : alors que les aliments malsains devraient être pénalisés fiscalement, les aliments riches en éléments nutritifs devraient quant à eux bénéficier de subventions. Dans toutes ces réflexions, il importe de toujours accorder la plus haute priorité à la sécurité alimentaire et nutritionnelle.

Ne pas oublier les populations les plus marginaliséesJ.

B. Penn, économiste en chef de John Deere & Company, pense que l’agriculture connaîtra d’énormes accroissements de productivité à condition de promouvoir les innovations et de veiller à ce que les agriculteurs aient accès aux connaissances disponibles. Dans de nombreuses parties du monde, les petits agriculteurs n’ont pas accès à des technologies modernes. Il faudra avant tout que les pays qui se trouvent dans l’obligation de développer leur production agricole améliorent le climat des investissements. Michael Windfuhr, directeur adjoint de l’Institut allemand des droits de l’homme, a fait remarquer qu’il importait que ces investissements ne soient pas seulement canalisés vers les zones à haut potentiel. De nombreux agriculteurs vivent dans des conditions difficiles et dans des zones marginales. Ces zones aussi doivent être développées. Il importera en outre de veiller à ce que les investissements futurs n’aient pas de retombées négatives sur les conditions de vie des populations locales. Il incombera avant tout aux gouvernements de protéger les populations en mettant en place des filets de protection sociale. Windfuhr a fait remarquer que les investisseurs, c’est-à-dire non seulement les entreprises multinationales, mais aussi les agriculteurs qui investissent, avaient eux aussi des responsabilités. Ils devraient, par exemple, s’engager à renoncer au travail des enfants.

Le gâteau ne suffit pas pour tous

Le président de l’association indienne des agriculteurs, Bharat Krsihak Samaj, Ajay Vir Jakhar, rappelle que les accroissements de productivité ne sont pas la seule panacée. La seule raison pour laquelle de nombreux agriculteurs indiens continuent de travailler dans l’agriculture, c’est qu’ils n’ont pas d’autres sources de revenus, ce qui accroît la pression sur les autres exploitations. « Nous voulons que les agriculteurs quittent leurs exploitations afin que les exploitations restantes puissent prospérer. Aussi devons-nous d’urgence générer des opportunités d’emploi en-dehors de l’agriculture », déclare Jakhar. 80 pourcent des agriculteurs indiens exploitent moins de cinq hectares. Pour ne pas compromettre la rentabilité des exploitations, son association a invité le gouvernement indien à ne pas soutenir les exploitations individuelles souhaitant acquérir des machines agricoles, mais à mettre en place des incitations à la création de coopératives et à l’utilisation des prestations de service.

Ne pas miser seulement sur le gouvernement !

Evelyn Nguleka, présidente de l’Organisation mondiale des agriculteurs (World Farmers Organisation – WFO), a soutenu cette approche. Son association, la Fédération nationale des agriculteurs de Zambie (Zambia National Farmers Union – ZNFU), a adopté avec succès le modèle allemand du cercle de machines proposé par la Fédération allemande des agriculteurs. « Aussi remarquables soient-elles, les hautes technologies ne servent à rien si nous ne pouvons atteindre les agriculteurs, car elles sont alors inutiles » explique Nguleka. Ce constat s’applique également à l’utilisation des biotechnologies. Nombre de personnes ne voient aucune différence entre la biotechnologie et les organismes génétiquement modifiés (OGM). En Zambie, les OGM sont considérés comme un domaine dans lequel il ne faut pas s’aventurer. Or, grâce à la biotechnologie, il a été possible de sélectionner des variétés de maïs qui mûrissent à un stade très précoce. Au cours de cette campagne agricole, la saison des pluies a démarré avec presque trois mois de retard par rapport à la normale. « Si nous n’avions eu qu’une variété de maïs, avec un cycle de croissance de durée normale, cela aurait été une catastrophe. »  Or, c’est précisément la recherche qui pâtit quand le pays se trouve confronté à des amputations budgétaires, ce qui dans le même temps a des répercussions négatives sur la vulgarisation. Selon Nguleka, pour les agriculteurs, il est souvent préférable de coopérer directement avec l’industrie.

Le contact direct avec les agriculteurs est important

Jürgen Leisse, président du directoire de Mondeléz International (autrefois Kraft Foods) pour l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse, a cité un exemple illustrant une coopération de ce type. Avec le programme « Cocoa Life », doté de 400 millions de dollars US, le plus grand producteur mondial de chocolat entend dans les dix prochaines années atteindre un total de 200 000 petits producteurs en Côte d’Ivoire, au Ghana, en Inde, en Indonésie, en République dominicaine et au Brésil. L’entreprise ne veut pas seulement promouvoir la productivité mais entend également soutenir les efforts de développement durable engagés par les communes et rendre ainsi la production de cacao attrayante, même pour les générations à venir. Au Ghana, il a été possible entre 2008 et 2011 d’accroître les rendements des producteurs de cacao de 20 pour cent et leur revenu de 200 pour cent. « Autrefois, nous avons fortement misé sur la coopération avec des entreprises de certification, mais leur influence sur les résultats est toute relative. Nous misons à présent sur le contact direct avec les producteurs, afin de nous assurer que l’argent que nous mettons à disposition sert directement à la vulgarisation et au transfert de technologies », explique Leisse.

Le Global Forum for Food and Agriculture Berlin e.V. (Forum mondial pour l'alimentation et l'agriculture) a été créé en décembre 2011 par les associations du secteur allemand de l’agriculture et de l’alimentation. Les membres fondateurs du GFFA e.V. sont la Fédération des industries allemandes de l’alimentation et des boissons (BVE), l’Association allemande des agriculteurs (DBV), la Société allemande d’agriculture (DLG), la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH et le Comité des relations économiques d’Europe de l’est.

Silvia Richter, éditeur, Rural 21